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Le Parlement de Catalogne va porter plainte contre le juge Llarena

700 000 personnes ont à nouveau rempli dimanche 15 avril les rues de Barcelone (2 km de long et 50 m de large à l’Avinguda Paral·lel et les boulevards voisins) pour demander la libération de prisonniers politiques indépendantistes. Aucun incident. Pas un seul conteneur renversé. Des milliers et des milliers de rubans jaunes. Et les cris permanents de : « llibertat presos polítics »  (liberté pour les prisonniers politiques) et les habituels « independència ». Une manifestation qui vient clore une nouvelle semaine d’aggravation de la crise institutionnelle entre la Catalogne et l’Espagne, alors que les principes essentiels de la démocratie et le respect des droits civils sont de plus en plus remis en question par l’Espagne.

Après que, vendredi 13 avril, le Parlement de Catalogne ait été contraint de suspendre la quatrième session d’investiture à cause du nouveau refus du Tribunal Suprême de laisser Jordi Sànchez se présenter à la présidence de la Generalitat (malgré la demande du Comité des droits de l’homme de l’ONU), le président Roger Torrent avec le soutien des partis indépendantistes – ERC, Junts per Catalunya, la CUP et En Comú Podem – a décidé de déposer une plainte contre le juge Pablo Llarena pour prévarication, atteinte aux droits des députés et au fonctionnement des institutions démocratiques. Il avait haussé le ton cette semaine en prévenant le Tribunal Suprême : « Nous ne permettrons pas qu’ils foulent aux pieds nos droits et nos libertés ».

« Erdoganisation »

La réponse immédiate du gouvernement espagnol par la voix de Mariano Rajoy et du ministre de la Justice Rafael Català le jour même s’est traduite par des menaces on ne peut plus explicites : poursuites des députés et du président du Parlement pour « détournement de fonds publics, menaces et coercition » contre un juge. La détérioration de la démocratie en Espagne a encore franchi un pas et la presse commence à parler « d’erdoganisation » de l’Espagne. Après avoir éliminé les dirigeants politiques indépendantistes (emprisonnés et en exil), après avoir traduit les citoyens et les militants de base devant les tribunaux, après avoir suspendu l’autonomie catalane, les autorités espagnoles s’attaquent aujourd’hui directement aux institutions et aux principes de la démocratie, en empêchant les députés qui ont gagné les élections de s’exprimer et le parlement représentatif du peuple d’agir librement.

Les pacifistes sont des « terroristes »

La police espagnole a continué toute la semaine à mener des « enquêtes » et à procéder à des arrestations, sur ordre du ministère de l’Intérieur et des différents magistrats chargés de la « cause indépendantiste » – le Tribunal Suprême, l’Audiència Nacional et la salle n°13 du Tribunal de Barcelone – contre les personnes considérées comme favorables à l’indépendance. La Guàrdia Civil a arrêté mardi 14 avril sous l’accusation de « rébellion » et de « terrorisme » une manifestante de l’un des 200 comités de la défense de la République (CDR), Tamara Carrasco, qui avait participé au barrage d’une route. Six autres membres de CDR ont été arrêtés et interrogés par les Mossos d’Esquadra, la police catalane contrôlée par le ministre de l’Intérieur espagnol, pour répondre à des accusations de « désordre et atteinte à l’autorité ». Mercredi matin, une femme de Tarragone a été convoquée par la police dans le cadre d’une procédure judiciaire ouverte contre elle pour « incitation à la haine » au motif qu’elle avait accroché au balcon de sa maison une affiche avec l’inscription : « Police go home » et qu’elle avait twitté : « Mille yeux vous regardent, nous ne vous permettrons pas de nous faire mal ». Le même jour, on apprenait que quatre personnes qui accompagnaient le président Carles Puigdemont en Allemagne ont été détenues et interrogées pour « complicité » : il s’agit de deux policiers catalans (en vacances), du professeur d’histoire de l’Université de Barcelone Josep Lluís Alay et d’un chef d’entreprise, tandis que le ministre espagnol de la Justice a accusé le député catalan, Carles Gasòliba, en plein hémicycle des Cortes « d’offenser » les institutions pour arborer un ruban jaune alors « qu’il n’y a pas de prisonnier politique en Espagne ».

Mobilisations en Catalogne Nord et en Europe

Dans tous les Pays Catalan, et en particulier en Catalogne Nord – et un peu partout en Europe – se sont multipliées les plaintes et les protestations contre la dérive autoritariste de plus en plus inquiétante qui semble être désormais la norme de l’appareil politico-judiciaire de l’Espagne, dans le silence complice des autorités de l’Union européenne. Le mercredi 11 avril, la présidente du Conseil départemental de Catalogne du Nord a lancé un appel à la mobilisation des élus contre la répression en Catalogne et pour demander une solution dialoguée à la crise. À Perpignan et dans plusieurs villes de Catalogne Nord, les comités de solidarité ont rempli de rubans jaunes les rues et les places, des concerts sont organisés pour soutenir les prisonniers, des bus ont été affrétés pour participer aux manifestations à Barcelone. En différents points d’Europe (Allemagne, Danemark, Finlande, Parlement européen), des voix de politiques, gouvernants, députés commencent à se faire entendre pour s’opposer à la persécution politique de l’indépendance pacifique et démocratique des Catalans, mais surtout s’inquiètent de l’absence d’intervention des démocraties européennes réfugiées dans une position de lâcheté munichoise de triste mémoire.

Compte à rebours pour un gouvernement catalan

La répression des indépendantistes et la résurgence des méthodes franquistes feraient presque passer au second plan la difficulté des partis indépendantistes catalans à concrétiser la désignation d’un président du gouvernement autonome. Constamment perturbé par les ingérances politico-judiciaires espagnoles et rendu compliqué par les objectifs contradictoires de récupérer l’autonomie et de faire effective la république proclamée, le fonctionnement des institutions démocratiques en Catalogne a du mal à retrouver le minimum de normalité nécessaire à la nomination du président de la Generalitat et du nouveau gouvernement. Il reste encore un peu plus d’un mois, avant que le 22 mai prochain, en absence d’un candidat désigné, de nouvelles élections autonomes soient automatiquement convoquées. Des élections dans lesquelles, pour le moment, personne – ni les partis espagnolistes ni les partis indépendantistes – ne semble prêt à s’engager. Le compte à rebours ne manquera pas de contribuer les prochaines semaines à faire encore monter la pression.

> Alà Baylac Ferrer

Alà Baylac Ferrer
Alà Baylac Ferrer est le directeur de l’IFCT, Université de Perpinyà.