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Notre-Dame-des-Landes. Ce que cache la revanche de l’État.

L’État n’aime rien moins que la quête de l’ordre sans l’autorité qu’il représente. Depuis ce matin (lundi), entre 2000 et 2500 CRS ont investi la « ZAD » de Notre-Dame-des-Landes pour déloger « les occupants illégaux ». L’opération en cours cache mal les failles du fameux « État de droit ».

« Retour à l’État de droit ». Voilà la formule choc derrière laquelle se cachent les gouvernements successifs pour justifier des opérations plus ou moins légitimes. Ce midi, sur France inter, un journaliste évoquait que 2500 CRS pour interpeller 6 occupants revenait à « utiliser un marteau pour frapper une mouche ». La démesure de l’opération, à l’instar de l’opération César de 2012, démontre paradoxalement la fragilité de l’État néo-libéral, remis en cause de tous les côtés malgré l’élection d’Emmanuel Macron en 2017. Aussi bien au travers de la grève des cheminots, des enseignants ou des personnels hospitaliers ou d’EHPAD que par les blocages universitaires, c’est tout un monde qui est dénoncé par des voix hétéroclites. Un monde qui sort des sentiers battus que l’État fait emprunter aux citoyens en leur faisant croire qu’ils sont libres. Libres oui… de respecter des règles que, souvent, ils ne trouvent pas justes. Or, un État ne peut tenir que si les citoyens en voient l’utilité.

Certes, on comprend aisément que les occupants de Notre-Dame-des-Landes doivent « régulariser » leur situation. Accepter des zones de non-droit revient en effet à détruire toute la logique de « solidarité nationale » pour des systèmes tout aussi solidaires, mais hyper-localisés et difficilement généralisables pour tous. Accepter légalement les squats, c’est dire en substance que les citoyens qui paient des impôts locaux sont des couillons ! Et c’est sur ce sentiment mesquin, cette division, que joue l’État pour justifier sa revanche, après tant d’années d’humiliation de la part d’une poignée de rêveurs. À grand renfort de désinformation, il s’est acquis le soutien de milliers de foyers qui, incapables d’atteindre les fraudeurs fiscaux (rappel : près de 80 milliards d’euros par an), réclament la tête des plus faibles, réputés truands eux aussi.

Mais disons-le tout de go : ces poches de « résistance » ne vivent pas franchement en dehors de la société. Plutôt en marge. Pour les occupants de la ZAD, régulariser revient à accepter l’État tel qu’il est aujourd’hui. Or, toute leur lutte consiste à imaginer d’autres modèles de société que celui, globalisé et mondialisé, qui s’étend. La réalité, c’est que du point de vue de  l’État, le projet des zadistes ne peut perdurer au risque de s’étendre. Il faut donc les décrédibiliser à grand renfort de communication. Pratiquement décrits par les autorités comme étant des « terroristes », ces zadistes sont en réalité pour la plupart des néo-paysans qui mettent en danger la pérennité du système économique et politique dominant en prouvant par le fait que d’autres voies existent (démentant ainsi l’affirmation de Margareth Thatcher There is no alternative). Aussi, les partisans du néo-libéralisme, parvenus depuis des décennies à la tête de l’État, utilisent la force pour éradiquer cette menace. La logique : « soumettez-vous ou disparaissez ».

Ce que l’État ne mentionne pas à propos de ces « occupants illégaux », c’est qu’ils ont cherché – à quelques individus près – à régulariser leur situation à Notre-Dame-des-Landes. Jade Lindgaard, journaliste à Médiapart, rappelait le 8 avril dernier que « l’assemblée des usages, une instance collective des « usager·e·s » de la ZAD, a fait parvenir à la préfecture une proposition de convention provisoire collective. Ils acceptent de signer avec l’État une forme précaire de bail régularisant leurs activités mais pas sur une base individuelle, ni exclusivement pour des projets agricoles. » Visiblement, cette proposition a été refusée par l’État. En quoi, pourtant, était-elle déraisonnable ?

C’est donc bien deux visions du monde qui s’opposent. Toutes deux disposent d’une vision du droit différente. Pour l’une, l’État est seul détenteur de ce qui est juste, légal. Pour l’autre, ce sont les habitants eux-mêmes qui doivent s’auto-organiser. Les premiers veulent un rapport citoyen-État, les seconds souhaitent une gestion collective d’un espace habité. Il s’agit ni plus ni moins de définir qui de l’État ou de la société prime. Et qui est détenteur du Droit…

Tout cela témoigne en tout cas d’une quête de sens dans un monde qui n’en a plus. Le mot « République », martelé tous les matins, est un mantra qui ne veut plus dire grand-chose dès lors que la solidarité (réelle) est en cours de destruction, que les systèmes d’auto-gestion sont peu à peu remplacés par une gestion de plus en plus autoritaire. Car cette République est néo-libérale et elle ne porte plus aucune utopie ! Elle est au contraire rongée par un cancer qui progresse en l’absence de projets de société. Car le néo-libéralisme est bel et bien un projet, mais en aucun cas « sociétal » puisqu’il n’a aucun idéal, si ce n’est celui de l’enrichissement personnel. Pire, à mesure qu’il progresse, qu’il se généralise, il détruit les rapports de solidarité. Et fracture les sociétés.

Soyons donc sûrs qu’en détruisant la fourmilière géante à Notre-Dame-des-Landes, l’État en fabriquera 1000 autres plus petites.

> Gael BRIAND

Gael BRIAND
Gael BRIAND est rédacteur en chef du mensuel Le Peuple breton depuis 2010. Il est l'auteur de "Bretagne-France, une relation coloniale" et a coordonné l'ouvrage "Réunifier la Bretagne ? Région contre métropoles". [Lire ses articles]