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L’arrestation de Puigdemont internationalise la crise catalane

Rassemblement de solidarité à la Catalogne, organisé par l’UDB à Quimper.

Après un dernier week-end de mars intense – réunion plénière du Parlement de Catalogne, arrestation du président Carles Puigdemont en Allemagne et répression violente des manifestants dans les rues de Barcelone – la semaine politique catalane n’a pas baissé en intensité avec l’internationalisation de plus en plus claire de la crise espagnole et de la revendication pro-indépendance.

La première semaine d’avril, le parquet allemand doit se prononcer sur la demande d’extradition du président catalan avant que dans un délai de deux mois, le tribunal prenne une décision. En Écosse, c’est l’ancienne ministre de l’Enseignement catalane Clara Ponsatí, qui se défend devant les tribunaux pour éviter l’ordre d’extradition espagnol. En Suisse, le ministère fédéral de la Justice a déjà indiqué qu’il n’extradait jamais pour des raisons politiques. La crise catalane est désormais passée au premier plan de la scène européenne.

L’Union européenne, qui ne voulait pas se prononcer sur ce qu’elle qualifiait « d’affaire intérieure de espagnole », est maintenant confrontée à un vrai problème : de plus en plus de députés et de politiques dénoncent une atteinte évidente à la démocratie de l’un des membres de l’Union et exigent explicitement la fin de la répression et l’intervention de l’UE devant des dysfonctionnements démocratiques de même nature que ceux qui ont été dénoncés pour la Pologne, la Hongrie, la Roumanie…

Détention stratégique en Allemagne ?

Ce que le gouvernement espagnol présente comme un succès – l’arrestation du président Puigdemont en Allemagne – devient un problème qui pourrait devenir rapidement intenable. L’intervention des services secrets espagnols en territoire étranger (placer un mouchard sur son véhicule), l’activation des mandats internationaux contre les exilés catalans en Écosse, Suisse, Belgique, Allemagne, pour des accusions infondées (« soulèvement violent »), mettent en évidence des actions illégales et inventées ou au moins exagérées du système politico-judiciaire espagnol contre une opposition indépendantiste pacifique. De nombreux journalistes commencent à se demander si l’arrestation aurait pu être une initiative du président catalan ou de l’Allemagne pour précipiter une solution au conflit. Avec les interventions des juges et des politiciens européens dans tous les pays où les demandes d’extradition sont actuellement en cours, il est clair que la question a échappé des mains du gouvernement espagnol. L’intervention allemande a réveillé dans tous les cas dans la presse et dans les consciences vieux cauchemars : en 1940 ce sont les Allemands qui arrêtent le président catalan Lluís Companys refugié en France, le livrent à l’Espagne qui s’empresse de le fusiller…

La fin des sourires

Face à l’accélération du processus, il apparaît également que les partis indépendantistes ne sont pas soumis à la répression espagnole. Le président catalan a annoncé depuis la prison de Neumünster « qu’il n’abandonnera pas, ni ne renoncera sous aucun prétexte », le Parlement de Catalogne a dénoncé une nouvelle fois la répression politique et est à la recherche de la meilleure solution pour débloquer la situation et investir enfin un président et un gouvernement avant la date limite du 22 mai, et dans la rue les CDR (Comitès de défense de la république), l’ANC (qui vient de renouveler sa présidence), l’Òmnium Cultural, l’AMI (Association des municipalités pour l’indépendance), l’ACM (Association catalane des municipalités) et les citoyens ordinaires se mobilisent chaque jour (avec occupations des routes, manifestations de rue, plaintes devant les tribunaux, fermeture des frontières, une grande mobilisation annoncée à Barcelone le 15 avril, protestations à Berlin, Londres, Bruxelles…) pour faire face à l’intransigeance espagnole. Cette semaine plusieurs manifestants ont indiqué que « la révolution des sourires était terminée » et que la résistance dans la rue et la désobéissance civile pacifique allaient se renforcer, même si les manifestations sont maintenant réprimées par la police catalane commandée de Madrid. Au point que les autorités et la presse espagnole -même les journaux jusqu’ici sérieux comme le journal socialiste El Pais- font campagne aux côtés des médias les plus ultra contre les Catalans en les accusant d’être entrés dans une logique de « kale borroka », la guérilla urbaine des Basques pendant les années du conflit ouvert. Les poursuites judiciaires de leur côté continuent de plus belle (plainte contre la maire de Girona pour « appel à la révolte », nouvelle procédure et détention des personnes qui accompagnaient Carles Puigdemont en Finlande (un professeur d’histoire, deux policiers catalans en vacances qui faisaient office de gardes du corps).

Le gouvernement espagnol fragilisé

Face au blocage de la situation de la part des autorités espagnoles et face à l’accélération du processus du côté catalan, de nombreuses voix commencent à s’élever dans le reste de l’Espagne pour dénoncer l’impasse du « front du 155 » (PP, C’s, PSOE) ainsi que les atteintes à la démocratie : juristes, opposants en Murcie, en Andalousie, au Pays Basque et dans les autres régions des Pays Catalans bien-sûr (Valence, îles Baléares). Une série de manifestations qui semble affaiblir tous les jours plus le gouvernement espagnol (le PP n’a pas la majorité sans le soutien des socialistes et de Ciudadanos), qui n’arrive même pas à voter le budget 2018 en raison du manque de soutien aux Cortes du PNV, Parti Nationaliste Basque (qui a clairement exprimé son refus de voter en faveur du PP tant que l’autonomie catalane ne serait pas rétablie). Les Catalans élus de Podemosv-En Comú Podem ont fait comprendre qu’ils pourraient se rapprocher des indépendantistes et ont formellement proposé de former un gouvernement de coalition de défense de la démocratie. Le navire espagnol commence à prendre l’eau. Les semaines qui viennent seront décisives pour vérifier la solidité de l’indépendantisme et s’il est encore possible de sauver le navire monarchique en difficulté.

> Alà Baylac Ferrer

Alà Baylac Ferrer
Alà Baylac Ferrer est le directeur de l’IFCT, Université de Perpinyà.