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Cent jours de la République catalane. Recul de la démocratie espagnole.

Mariano Rajoy, l’homme de la crise.

Trois mois après la proclamation de la République par le Parlement de Catalogne, la situation se trouve à tel point bloquée que le commissaire aux affaires économiques Pierre Moscovici se sent obligé d’expliquer que l’Europe « attend que l’Espagne résolve la crise en Catalogne », jugeant que la question est source d’incertitude pour l’économie européenne. Les institutions catalanes n’ont pas réussi à élire le président, ni a former un nouveau gouvernement avant la fin du mois de janvier du fait des interventions répétées et tous azimuts de l’État espagnol pour bloquer toutes les initiatives catalanes. Tribunal constitutionnel, Tribunal Suprême et gouvernement s’opposent à l’élection de Carles Puigdemont, seul candidat à la présidence de la Generalitat, s’opposent à son retour, s’opposent à toute candidature des leaders élus emprisonnés, s’opposent à tout dialogue politique, s’opposent à la souveraineté du Parlement catalan pour décider de son propre fonctionnement.

Les autorités espagnoles, outre le blocage des institutions catalanes (qui soit dit en passant profite au gouvernement central qui contrôle toujours l’autonomie, l’administration et les finances de Catalogne), est parvenu à semer le doute dans les rangs indépendantistes. Les partis majoritaires – ERC (Esquerra Republicana de Catalunya), la CUP (Candidatures d’Unitat Popular) et Junts per Catalunya (Ensemble pour la Catalogne) – sont en effet en pleines discussions sur la meilleure stratégie, ou la moins mauvaise face au mur espagnol et au silence européen, pour déserrer l’étau, rétablir le président légitime dans ses fonctions ainsi que tenter de retrouver la maîtrise des institutions catalanes et prendre les mesures indispensables pour rendre effective la proclamation de la République. L’équation comporte plusieurs inconnues et rend les choix et les solutions politiques à adopter particulièrement difficiles. Les positions sont aussi variées que contradictoires : faut-il abandonner le président et candidat à sa réélection Puigdemont (ERC) ? Quelles propositions seraient de nature à faciliter la libération des prisonniers politiques ? Faut-il entrer dans une phase de désobéissance et de résistance de la société civile contre le pouvoir espagnol (CUP) ? Faut-il procéder à une investiture à distance et mettre en évidence les pratiques anti-démocratiques de l’Espagne (Junts per Catalunya) ? Faut-il investir un président symbolique en exil et un président effectif à Barcelone ?

Le Parlement de Catalogne doit dans les jours qui viennent procéder à l’investiture du président. La séance initiale a été « ajournée » le 30 janvier dernier par le président Roger Torrent, et non pas annulée, ce qui est à l’origine d’un nouveau différent juridique : le gouvernement espagnol estimant que le compte à rebours pour de nouvelles élections a commencé alors que les Catalans maintiennent que le délai n’est pas encore fixé puisque l’investiture n’a pas encore eu lieu. Les voix (politiques et médiatiques) sont de plus en plus nombreuses en tous cas à avertir qu’aucune des solutions que pourront proposer les Catalans ne sera de nature à faire cesser la répression et à amener les autorités espagnoles à la table d’un dialogue politique. D’où la difficulté accrue de la situation et les tensions, ou plutôt les interrogations légitimes et compréhensibles, entre les partis indépendantistes. Les négociations en cours ce dimanche à Bruxelles se poursuivront lundi.

En même temps, la monarchie espagnole s’enfonce dans des pratiques douteuses et pour le moins contraires aux principes essentiels de la démocratie. Le cadre juridique espagnol apparaît chaque jour davantage comme une immense prison à ciel ouvert, hors de toute règle démocratique et avec l’objectif affiché de réduire et d’humilier les Catalans. Les prisonniers de conscience sont traités comme des otages.

Le tableau se noircit de jour en jour : poursuite de dizaines d’élus et de politiques sur la base de rapports « montés » par la Policia Nacional et la Guardia Civil pour « incitation à la haine et à la violence contre la police », maintien en détention des leaders politiques injustifiée (les raisons invoquées par le juge sont maintenant clairement idéologiques, puisqu’ils sont retenus en prison pour leurs idées indépendantistes), plaintes contre des artistes et des intellectuels pour injures à la couronne et collaboration avec des manifestations illégales, menace d’inculpation et de licenciement de centaines de policiers catalans pour passivité, intervention du Tribunal constitutionnel dans le champ politique sans cadre légal, intervention directe de l’exécutif auprès des tribunaux, sanction contre les leaders politiques emprisonnés pour donner des interviews depuis leur cellule, menaces contre le président du Parlement catalan (un politique du PP lui a rappelé qu’il avait deux enfants et qu’il savait à quoi s’attendre s’il faisait investir Puigdemont), fouilles des véhicules par la Guardia Civil en territoire français, bouclage du Parlement catalan le jour de l’investiture, inhabilitation annoncée de dizaines de politiques avant leurs procès annoncés pour la fin de l’année… Le classement annuel de l’Economist Intelligence Unit, centre de réflexion britannique de référence, vient de dégrader la note de l’Espagne qui pourrait se voir reléguée en 2018 à la catégorie de « démocratie imparfaite » du fait en particulier de sa volonté « d’empêcher par la force le référendum illégal sur l’indépendance de la Catalogne, le 1er octobre, et son traitement répressif des personnalités politiques indépendantistes ».

> Alà Baylac Ferrer

Alà Baylac Ferrer
Alà Baylac Ferrer est le directeur de l’IFCT, Université de Perpinyà.
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