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Hommage à Suzanne Citron, celle qui voulait démythifier l’histoire de France


Une grande dame vient de nous quitter. Suzanne Citron, l’historienne et pédagogue qui voulait démythifier l’histoire de France, s’en est allée le 22 janvier, à Paris où elle habitait en alternance avec le petit village de Montjustin, dans les Alpes-de-Haute-Provence, d’où était originaire son mari, Pierre, un musicologue et spécialiste de l’oeuvre de l’écrivain provençal Jean Giono. Suzanne avait 95 ans.

L’histoire n’est pas un sujet réservé à des spécialistes. Elle concerne tout à chacun car, aujourd’hui comme hier, elle influence en profondeur le discours politique. Par conséquent, la qualité d’une démocratie se mesure à l’honnêteté du propos historique que ses institutions véhiculent. Tel est, en substance, le message que Suzanne Citron s’est efforcée de diffuser tout au long de sa vie de citoyenne et de professeure dans l’enseignement secondaire et supérieur. Nous voulons saluer la mémoire de cette femme brillante et pour tout dire unique qui, pour être mieux reconnue pour sa valeur et ses mérites, n’eut que le tort de naître dans un pays, la France, qui trop souvent préfère le « roman national » et ses fadaises à une approche scientifique et humaniste de l’histoire.

Née en Moselle dans une famille du nom de Grumbach, juive non pratiquante, de gauche et très attachée aux valeurs de la IIIème république, Suzanne Citron avait réchappé à la Déportation. Arrêtée à Lyon par la Gestapo en juin 1944, internée à Drancy, elle évite les convois de la mort grâce à une carte d’identité falsifiée qui la présente comme « demi-juive »… Les tourments de sa propre histoire familiale (deux de ses cousins ont péri dans les camps d’extermination nazis) l’ayant instruite sur les conséquences du dévoiement de l’histoire par une idéologie, elle s’engage dès les années 1950 dans les luttes de décolonisation, s’opposant en cela à une gauche française qui avait voté les pleins pouvoirs à Guy Mollet pour intervenir en Algérie. Par la suite, elle n’a eu de cesse, tout au long de sa carrière d’enseignante et longtemps après, de dénoncer en France comme ailleurs la confusion savamment et cyniquement entretenue par une certaine élite entre le récit historique et le « roman national ». Un « roman national » qui, tirant en France une trame transcendante pour ne pas dire mystique de Vercingétorix à de Gaulle en passant par Clovis, Jeanne d’Arc et Bonaparte, est à la matière historique ce que la prestidigitation est à la science, autrement dit un leurre. Un leurre dont l’extrême droite a su faire ses choux gras.

Quand vous savez que vous êtes en présence d’un leurre, ce n’est pas grave, vous avez les armes de l’esprit pour contourner l’obstacle. Mais quand vous n’avez pas reçu les codes pour démasquer le leurre, vous êtes à la merci des aventuriers de la politique assoiffés de pouvoir et de leurs délires mégalomaniaques. Ces codes, Suzanne Citron nous les a fournis en publiant plusieurs ouvrages éclairants qui n’ont pas d’équivalent dans la production historiographique en France. On peut citer L’école bloquée, Enseigner l’histoire aujourd’hui : l’école perdue et retrouvée, Le Bicentenaire et ces îles que l’on dit françaises, L’histoire des hommes et bien sûr L’histoire de France autrement puis Le mythe national, l’Histoire de France revisitée, deux livres qui l’ont fait connaître auprès d’un public plus large. Dans ces ouvrages Suzanne Citron conçoit l’enseignement de l’histoire, en particulier auprès des publics scolaires, comme un va-et-vient permanent entre l’ici et l’ailleurs, le local et l’universel, un enseignement qui permettrait de reconnaître officiellement en France l’apport séculaire et structurant des langues et des cultures des minorités à la langue et à la culture françaises, que ces minorités soient le fait de régions périphériques annexées par le pouvoir central ou de populations issues de l’immigration. Car qui sait les multiples emprunts de vocabulaire du français au breton et à l’occitan… aussi bien qu’à l’arabe et au persan ?

« Une France des diversités et des multiples racines reste à inventer »

Interviewée par le quotidien L’Humanité en 2014, Suzanne Citron expliquait son cheminement intellectuel : « Le livre interdit de Francis et Colette Jeanson, L’Algérie hors la loi, publié en 1955, révèle les enfumades du général Bugeaud à la professeure agrégée que j’étais. On m’a donc menti sur l’histoire de France. Je comprends bientôt que les pouvoirs spéciaux accordés au gouvernement Guy Mollet le 12 mars 1956 par la gauche tout entière, communistes compris, sont le paravent d’un système de torture rappelant la Gestapo. La guerre d’Algérie, c’est donc la République qui torture au nom de la France une et indivisible de Dunkerque à Tamanrasset. Mon image de la République, préservée par la Résistance, s’effondre. » Et elle ajoutait en forme de conclusion : « Une France des diversités et des multiples racines reste à inventer. »

Lire et relire Suzanne Citron élève assurément l’esprit. Sous la plume notamment de l’historien Jean-Jacques Monnier, le journal Le Peuple Breton s’est fait à plusieurs reprises l’écho des livres de Suzanne, à l’occasion de leur première sortie ou de rééditions.

Personnellement, après avoir découvert les travaux de Suzanne Citron lors de mes études à la faculté des Lettres de Nantes au début des années 1980, grâce à deux de mes professeurs d’histoire, Claude Geslin et Serge Daget, aujourd’hui disparus, j’avais eu la chance de croiser la route de cette immense intellectuelle, dont l’étendue des connaissances n’avait d’égale que sa simplicité. Avançant dans la vie, je mesure aujourd’hui combien cette rencontre a façonné mon approche des relations interculturelles. Suzanne Citron a ouvert mon esprit à la richesse de la culture juive ashkénaze, une des plus européennes et universelles qui soit, une culture qui n’est pas sans parenté d’ailleurs avec la culture bretonne, au plan musical tout particulièrement (le répertoire de bien des musiciens bretons de festoù-noz a emprunté à la musique klezmer).

Suzanne Citron était une femme entière, d’une franchise qui forçait le respect, ses colères face aux injustices et à l’impunité des puissants n’étaient jamais feintes. Elle m’avait fait l’honneur d’accepter de participer au comité d’organisation du colloque « Histoire de France, mythes et réalités – quelle place pour les peuples et les minorités ? quelle place pour l’Europe ? », que nous avions coordonné ensemble aux côtés du juriste Yves Plasseraud et qui s’était tenu à Nantes les 5 et 6 février 1994. Les actes de cette manifestation citoyenne, que nous avions voulu ouverte au grand public, ont paru aux éditions Erès.

Se garder de répliquer chez soi le modèle qu’on prétend combattre

Aujourd’hui qu’elle nous a quittés, l’exigence intellectuelle que Suzanne Citron mettait au service de son enseignement et de ses engagements publics doit continuer à nous guider, nous qui sommes attaché.e.s à notre identité de Bretonnes et de Bretons. Car, en réaction au rouleau-compresseur de l’État jacobin qui puise ses racines dans la monarchie absolue des rois capétiens comme le régime de Poutine puise les siennes dans la Russie des tsars autant que dans l’URSS de Staline, il peut être tentant d’opposer à la confusion savamment entretenue entre histoire et mythologie dans la construction d’un « roman national » français, une autre fabrique de mythes, « à la mode de Bretagne ». Mais combattre une contre-vérité par une autre contre-vérité n’a jamais permis de révéler ce qui est juste, moins encore de bâtir un projet de société démocratique par et pour des femmes et des hommes libres. Et c’est l’honneur des progressistes bretons de ne pas chercher à construire une anti-France qui ne serait, en définitive, qu’une exacte et pitoyable réplique du modèle étatique français.

Nous nous voulons lucides devant l’Histoire. Si aucun peuple n’a jamais été conquis par les armes, jamais martyrisé, colonisé, assimilé au nom de la grandeur de la Bretagne – et c’est l’honneur des Bretons – , nous savons aussi que notre histoire collective n’est ni linéaire, ni pré-déterminée, ni exempte de pages sombres telles que la participation à la traite des esclaves, qui a contribué à l’enrichissement de certains de nos ports maritimes, ou la collaboration de certains « soldats perdus » de l’Emsav avec le IIIème Reich et la France de Vichy. C’est en assumant toutes les pages de notre histoire que nous pourrons tirer les enseignements qui nous permettront de construire une Bretagne démocratique au service d’un peuple breton vraiment émancipé.

L’amitié intellectuelle de Suzanne Citron nous a aidés à comprendre que la première victime du « roman national » français est la France elle-même, celle qui, de Condorcet et Olympe de Gouges à Cornelius Castoriadis et Aimé Césaire en passant par Louise Michel et son amie brestoise Nathalie Le Mel, cherche depuis plus de deux siècles à traduire dans les faits la devise Liberté, égalité, fraternité. La voix de Suzanne Citron va beaucoup manquer à la France des démocrates et des humanistes. Que son esprit vive longtemps encore parmi nous pour inspirer des générations de femmes et d’hommes libres.

Merci, Madame, d’avoir éclairé notre chemin vers une société plus tolérante et fraternelle, une société qui saura faire de la diversité culturelle et linguistique une source d’innovation jamais tarie et une force démocratique indestructible.

> Christian Guyonvarc’h

Christian Guyonvarc’h
Christian a aussi été conseiller régional UDB de 2004 à 2015 et notamment chargé des affaires internationales de 2004 à 2010 et rapporteur général du budget de 2012 à 2015. Christian a également été porte-parole de l’Union démocratique bretonne, mais aussi cofondateur et secrétaire général de la fédération Régions et Peuples Solidaires.
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