Accueil / À la Une / Quelle est la politique économique du Conseil régional de Bretagne ?

Quelle est la politique économique du Conseil régional de Bretagne ?

Depuis 2004, une majorité de gauche est à la tête de l’exécutif de la Région Bretagne. Traditionnellement acquise aux centristes, beaucoup d’observateurs politiques estiment que le positionnement social-démocrate puis social-libéral des élus « socialistes » et apparentés, a permis de chasser sur les terres de la droite. Mais alors, qu’en est-il de la doctrine économique de ceux qui « gèrent » la Région ?

Sur le site internet du Conseil régional de Bretagne, à la rubrique « économie et emploi », on peut lire l’ambition politique de l’institution : « mieux soutenir les entreprises dans leurs projets (de la création à l’international), aider les filières de l’économie bretonne à se structurer ou évoluer, miser sur la recherche et l’innovation, accompagner la démarche entrepreneuriale de l’économie sociale et solidaire ou encore soutenir l’évolution de secteurs emblématiques comme la pêche et l’agriculture : chef de file du développement économique, la Région Bretagne a repensé sa stratégie et ses outils au service de la compétitivité et de l’emploi. » Au-delà des mots clefs incontournables, la stratégie en question est on ne peut plus claire : intégrer la Bretagne dans l’économie-monde !

Il n’est pas si difficile de comprendre quelle est la politique économique du Conseil régional de Bretagne : réunissez dans une pièce plusieurs grands patrons, laissez-les disserter sur leurs besoins et vous pouvez être certains que leur rapport sera la feuille de route du président. C’est ainsi que procédait Jean-Yves Le Drian et c’est de la même façon dont son successeur, Loig Chesnais Girard, procède. Une méthode pragmatique à défaut d’être politique donc, mais qui a permis le basculement électoral durable de la droite vers la gauche… du moins une certaine gauche qui aujourd’hui se distingue mal du néo-libéralisme au pouvoir à Paris !

Politiques ou VRP ?

Pour comprendre cette stratégie, il faut revenir sur les personnalités qui incarnent le Conseil régional à commencer par son président. Jean-Yves Le Drian d’abord dont les talents politiques ont tout excusé jusqu’aux ventes d’armes au nom de la France lorsqu’il était Ministre de la Défense, c’est-à-dire « VRP ». Mais aussi Loïg Chesnais-Girard qui a toujours été considéré comme le « monsieur économie » de l’institution. Sa fiche wikipédia nous en dit plus sur lui : « après un bac scientifique en 1996, Loïg Chesnais-Girard poursuit ses études à la faculté de sciences économiques de Rennes. Il est diplômé d’un DESS de finance d’entreprise à l’université de Rennes 1. Après son stage de fin d’études à New York, c’est au Crédit Lyonnais que Loïg Chesnais-Girard commencera sa carrière professionnelle en 2002 en tant que gestionnaire de clientèle à la direction régionale entreprises Bretagne ». Durant ses années de formation auprès du désormais appelé « Menhir » de la politique bretonne, l’actuel ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, Loïg Chesnais-Girard s’est donné comme mission de « vendre » la Bretagne, exercice marketing moderne. Lors de déplacement à l’étranger, mais aussi chez lui. Les inaugurations d’usines (comme Synutra, à Carhaix) ou les rencontres avec les PDG bretons ne sont pas rares. Une « méthode » qui n’est pas sans rappeler celle du président de la République.

Tout repose en réalité sur un double discours permanent : l’offre politique étant de plus en plus segmentée, le projet de société global tellement illisible qu’il faut désormais occuper toutes les niches. On n’hésitera donc pas à vanter l’économie sociale et solidaire et en même temps l’exportation de produits de faible valeur ajoutée, on communiquera abondamment sur l’agriculture bio tout en continuant, en même temps, à faire des courbettes à l’industrie agroalimentaire qui asservit pourtant le monde paysan…

Le 8 décembre dernier, l’entreprise Triskalia s’est vu décernée le prix des « Victoires de la Bretagne » dans la catégorie « développement durable » dont le Conseil régional est un sponsor au même titre qu’EDF ou Suez. Récompensée pour la mise en place d’une innovation, à savoir l’utilisation de drones et d’insectes pour lutter contre la pyrale du maïs, on ne saurait à première vue rien reprocher à cette médaille si ce n’est qu’elle cache une actualité qui dure depuis 7 ans : le combat judiciaire de deux ex-salariés de Nutréa-Triskalia, à Plouisy, dont l’intoxication aux pesticides n’est toujours pas reconnue maladie professionnelle !

C’est parce que les objectifs politiques sont la productivité, la rentabilité et la compétitivité qu’il est illusoire d’imaginer une économie plus humaine et qualitative. Le tapis rouge aux mastodontes de l’agroalimentaire n’est même plus caché : la concentration économique résultant des « coopératives » Triskalia et D’Aucy n’a-t-elle pas été annoncée à l’hôtel de Région, en présence du président ? Pourrait-on aller plus loin dans la collusion entre pouvoir politique et pouvoir économique ? Sans doute oui, quand les grands patrons seront aussi les élus ! Chaque chose en son temps…

Doubles discours

Le discours politique joue sur plusieurs tableaux, s’adapte à l’interlocuteur à l’instar de ces multinationales qui utilisent leurs fondations pour communiquer positivement sur les segments de marché qui leur donnent bonne conscience (principalement l’environnement, le social et l’humanitaire). Cet investissement « moral » leur permet, en même temps, de poursuivre des activités moins avouables (extraction, pollution, exploitation salariale, néo-colonialisme…).

Mais jouer sur plusieurs tableaux dure un temps. Viendra l’heure où les choix politiques nécessiteront de trancher. Ce jour-là, les PME et TPE se rendront compte qu’elles ont suivi un mirage. Et que le « rayonnement » a été préféré au « bien-vivre » et que le partage des richesses n’a jamais été une option envisageable ! Pourtant, avec un minimum de volonté politique, la Bretagne et son polycentrisme (fantasmé ou non) pourrait redéfinir un « modèle » économique plus solidaire. En s’inspirant du Pays basque et ses coopératives ? Cela demanderait de redéfinir les bases du mutualisme, des coopératives qui se sont perverties depuis les années 60. Cela demanderait surtout de cesser de considérer les projets politiques de façon segmentée, comme si on jugeait une maison uniquement sur la qualité de ses volets ou de son ravalement.

> Gael BRIAND

Gael BRIAND
Gael BRIAND est rédacteur en chef du mensuel Le Peuple breton depuis 2010. Il est l'auteur de "Bretagne-France, une relation coloniale" et a coordonné l'ouvrage "Réunifier la Bretagne ? Région contre métropoles". [Lire ses articles]