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Romain Colonna : la langue française est une « religion d’État »

Romain Colonna est maître de conférences à l’université de Corse et rattaché à l’UMR CNRS 6240 LISA. Ses recherches portent essentiellement sur les processus de minoration et domination linguistiques et donc sur le plurilinguisme. Le Peuple breton lui a posé quelques questions.

Le Peuple breton : Pouvez-vous nous en dire plus sur vos travaux ?

Romain Colonna : Mes travaux croisent des intérêts sociolinguistiques, éducatifs, pédagogiques, sociologiques, anthropologiques, politiques et juridiques liés aux langues et aux identités. Je travaille à travers trois axes : les pratiques, les représentations et les institutionnalisations de la langue en tentant d’y associer une approche de terrain et une réflexion théorique.

Votre terrain d’étude favori est la langue corse, je suppose…

Oui mais pas seulement. Je travaille en effet beaucoup sur la question corse mais je tente sans cesse, d’une part, de dégager à partir du terrain insulaire des éléments d’ordre structurel s’agissant de la domination et de la minoration. Mon souci constant est, à partir du terrain corse, d’alimenter et d’illustrer une théorie générale sur le plurilinguisme. D’autre part, il est important de se nourrir de différents contextes afin de mieux comprendre le sien, que ce soit par analogie ou de manière comparative.

Suivant cette dynamique, vous êtes-vous intéressé à la situation bretonne ?

Outre diverses collaborations avec l’université de Rennes 2 et diverses lectures, j’ai notamment codirigé avec ma collègue Carmen Alén Garabato de l’université de Montpellier 3, la récente parution d’un ouvrage portant sur le concept catalan d’« auto-odi », comprenez la « haine de soi » en sociolinguistique (Auto-odi. La « haine de soi » en sociolinguistique, 2016, Paris, L’Harmattan). On peut dire que c’est un phénomène qui d’un point de vue identitaire et linguistique intéresse le monde entier et qui se devine avec plus ou moins d’intensité selon les époques, les lieux et les personnes. Cette notion est essentielle pour la compréhension des processus de substitution et d’abandon individuel et/ou collectif d’une langue en situation de domination, de minoration et d’idéologisation diglossique. L’auto-odi conduit donc le locuteur d’une manière souvent radicale et définitive à l’abandon de sa langue et à sa non-transmission, mais également à un combat parfois véhément à l’égard de ses origines, singulièrement linguistiques.

Dans cet ouvrage, nous avons travaillé à la publication d’un chapitre volumineux sur la Bretagne et le breton. Il est signé par Stefan Moal de l’université de Rennes 2. Dans ce remarquable article, Moal revient sur le breton et les bretonnants comme langue et locuteurs « longtemps dépréciés ». L’auteur rappelle tout d’abord les origines historiques de l’auto-odi. Il livre à travers l’analyse d’un écrit singulier d’histoire de vie, celui du psychanalyste Jean-Yves Broudic, un exemple concret de la réalité du phénomène en Bretagne au cours de la deuxième moitié du 20ème siècle. Il évoque également à travers la « honte de soi » du bretonnant cette réalité « contestée » dit-il. L’auteur en profite pour rappeler le traumatisme lié à l’utilisation en Bretagne comme ailleurs, du « symbole », « courroie de transmission de l’interdit linguistique ».

C’est-à-dire ?

Pratique « pédagogique » qui consistait à humilier et stigmatiser l’élève surpris en train de parler sa langue et non en français en lui faisant porter un « symbole » (petit bout de bois, os d’animal, sabot, crâne de singe, disque, pancarte, caillou…), généralement autour du cou de l’enfant. Si un autre enfant était surpris en train de parler sa langue, il devait être aussitôt dénoncé par les autres élèves de la classe et le « symbole » lui était alors remis et ainsi de suite tout au long de la journée. Le dernier enfant qui était porteur du « symbole » recevait une punition. Je vous laisse imaginer les dégâts et les troubles psycholinguistiques et identitaires sur des générations entières d’enfants.

Moal tout en décrivant une « honte de soi » transgénérationnelle, termine son analyse de manière optimiste ou du moins pragmatique en évoquant la question du « nouveau locuteur » comme « seule ressource disponible pour une revernacularisation » du breton. Cette collaboration avec mon collègue de l’université de Rennes 2 m’a beaucoup apporté dans la connaissance de la situation bretonne.

En parlant du « symbole », n’aviez pas publié à ce propos une lettre ouverte adressée à l’ancien ministre de la Justice, Jean-Jacques Urvoas ?

Effectivement, je lui rappelais ses propos très en faveur des langues minorées et également très critiques à l’égard de l’État français dans sa gestion linguistique. Propos publiés avec son collègue député Amand Jung dans un petit essai de 2012 intitulé Langue et cultures régionales. En finir avec l’exception française, aux éditions de la Fondation Jean Jaurès. Ils y dénonçaient notamment l’utilisation du « symbole » comme « […] une approche pédagogique fondée sur l’apologie de la délation et la détestation de sa propre culture… ».

Avez-vous obtenu une réponse ?

Non, aucune. Cependant cette lettre a très largement circulé sur les réseaux sociaux et dans différents milieux politiques et associatifs en Corse et sur le continent, bretons notamment. J’ai eu beaucoup de messages de gens étonnés de découvrir à quel point un député breton pouvait tenir de tels propos en faveur des langues comme le corse ou le breton, procéder de la sorte à une telle condamnation de la France pour sa politique linguicide et afficher par la suite un tel silence à ce propos une fois devenu ministre. Pour ma part, cela ne m’a guère étonné. La langue française est une véritable « religion d’État » pour reprendre l’expression de Pierre Encrevé.

Retrouvez Romain Colonna dans Le Peuple breton de novembre 2017.

> Gael BRIAND

Gael BRIAND

Gael BRIAND est rédacteur en chef du mensuel Le Peuple breton depuis 2010. Il est l’auteur de « Bretagne-France, une relation coloniale » et a coordonné l’ouvrage « Réunifier la Bretagne ? Région contre métropoles ». [Lire ses articles]

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