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Gérard Tautil : « Le FN est l’aboutissement du roman national français »

Gérard Tautil est essayiste et membre du Partit Occitan. Il a enseigné la philosophie et l’occitan de Provence et milite depuis la création de Volèm Viure Al País (1974). Son dernier ouvrage, « Le Roman national français au défi de l’extrême-droite » (éditions de l’Harmattan, 2017) est une analyse juste et intelligente des ressorts de la poussée du Front National. Le Peuple breton l’a interrogé.

Le Peuple breton : Vous affirmez dès le début de votre ouvrage que « la Vème République a mis en place toutes les conditions d’une prise de pouvoir par l’extrême-droite en France ». Quelles sont, selon vous, ces conditions ?

Gérard Tautil : La constitution gaulliste de la Ve est le point de départ et le point d’arrivée d’une histoire peu glorieuse. À l’origine, de Gaulle voulait réduire l’impact des forces de gauche et notamment l’importance du PCF après la Libération. Ce qu’il fit avec la mise en place des pleins pouvoirs consacrés par l’article 16. On aura toujours pu dire que, de la part d’un « démocrate », ce cas de figure avait peu de chance de se produire. Il n’empêche que l’opération s’inscrivait dans une tradition néo-jacobine forte que la gauche ne refusait pas mais dont le montage juridico-politique dans les conditions d’alors se faisait à son détriment. D’où son opposition forte à cette constitution aux relents bonapartistes. Après le départ de de Gaulle, la critique de cette constitution continua, puis après l’arrivée de la gauche au pouvoir avec Mitterrand (« Le coup d’État permanent ») finit par ne plus être un élément fondamental de son patrimoine politique… À tel point que, avec la disparition du PCF face à une social-démocratie aux affaires, la question ne fit plus recette.

Il faut attendre les rebonds de la crise de la gauche pour voir le courant mélenchoniste revenir sur ce terrain et mettre dans son programme l’idée d’une VIe République qui se construirait autour d’une Assemblée constituante. L’idée suppose une reconstruction de la gauche et des rapports de force nouveaux permettant la reconstruction du mécano institutionnel. Mais ceci est une autre histoire qui reste à écrire… Dans ce contexte de désunion, de luttes internes entre courants et contre-courants, le PS explose et l’électorat de gauche, confronté aux effets socio-économiques des crises répétitives et des orientations libérales du système, ne voit plus son avenir dans la classe politique traditionnelle et ses recettes austéritaires. La gauche en miettes et la droite extrême ont perdu tout soutien populaire.

Le FN avait donc toute latitude pour opérer sa percée depuis sa création en 1972. Ce qu’il fit depuis les élections municipales, départementales et régionales jusqu’à la dernière présidentielle. Le tableau était dressé : la Ve République, malgré et même grâce à son mode de représentation électorale antidémocratique, a poussé ce qui restait d’un électorat abstentionniste jamais égalé vers un vote nationaliste extrême, antiparlementariste, xénophobe, antieuropéen. On peut rappeler la position favorable au régime de la Ve République de la benjamine du clan Le Pen (MMLP) lors d’un colloque récent de l’Action Française à Aix-en-Provence. Encensant le « miracle capétien », elle déclarait : « Le FN est peut-être le plus monarchiste des partis français, en ce sens où il est le dernier à défendre les fonctions régaliennes de l’État. » Le FN n’a jamais remis en question cette constitution, et de là à glisser vers une monarchie constitutionnelle, la voie est ouverte !

PB : Selon vous, le Front National est « l’accomplissement du roman national français ». Pourquoi ?

GT : Pour les mêmes raisons politiques énoncées. En plus de son programme propre à une France assiégée et repliée sur elle-même, il y a d’autres raisons propres à l’histoire coloniale que l’extrême droite française, depuis le XIXe siècle, a fait fructifier : les guerres coloniales ont figé une pensée nationale dans la défense d’une « Union française » (M. Thorez en 1951 !) et la classe politique dans sa quasi-totalité a pratiqué le paternalisme « civilisateur » des nations impérialistes. L’extrême droite s’en est nourrie pour alimenter toutes les justifications identitaires archaïques qui, de Maurras à Barrès et Le Pen, ont fait florès. Des situations internationales que nous connaissons, sont spécifiques la crise écologique, le maintien du mode capitaliste de production effrenée et les conséquences néocoloniales dans la recherche des matières premières. La lutte contre le jihadisme apparaît alors comme une compensation à des situations de profonde paupérisation des anciens peuples directement colonisés que l’Occident a favorisées (Mali, Irak, Syrie…). Dans cette logique de soutien, l’État néocolonial n’hésita pas à s’engager auprès de ses correspondants en Afrique subsaharienne (opérations Berkane, Licorne en Côte d’Ivoire, en Lybie…). C’est tout cela qui constitue le roman national français dont l’extrême droite se nourrit. Elle n’en est qu’une de ses dernières manifestations.

PB : Vous estimez également que la gauche française, depuis Mitterrand, a « reconverti l’idée socialiste » et a donc accepté le monde capitaliste… Quelles ont été les conséquences ?

GT : Si l’après 1981 a été le grand « tournant du socialisme », la constante étatiste a été le fond de commerce de la classe politique. Nous ne sommes plus dans un contexte jauressien et la référence au fondateur du Parti Socialiste Unifié n’est plus que coquille vide. L’histoire à la Lavisse de la IIIe République a inventé une nation française que les conquêtes monarchiques antérieures avaient déjà anticipée. Dans la formation de l’hexagone, la Convention a joué un rôle central en parachevant l’idée nationale construite contre l’ennemi intérieur et extérieur. Si les temps historiques, par définition, ne se ressemblent pas, les équipes au pouvoir aujourd’hui adhèrent à une conception de la machine sociale qui ne les différencie guère. Le modèle dominant ultra-libéral dénonce toute alternative et l’Europe a aussi sa responsabilité dans cette perméabilité économique et politique des États-nations qui la composent. Une des conséquences importantes de ce système est le blocage de tout développement autocentré qui condamne les territoires à n’être que les annexes des capitales nationales. Nous sommes dans le cul-de-sac de l’histoire des peuples.

PB : Comment pourrait se refonder la gauche ? Et plus particulièrement nos partis autonomistes ? Pensez-vous qu’ils pourraient être un rempart à l’extrême-droite et à quelles conditions ?

GT : La gauche sera obligée de se repenser au risque de disparaître et de s’aligner définitivement sur le modèle capitaliste dominant. C’est la version pessimiste. La version optimiste serait dans une recomposition des éléments les plus critiques des partis les plus « démocratiques ». J’avoue que l’histoire récente ne valide pas cette idée, les blocages idéologico-politiques étant toujours très forts. Ici et là émergent des tentatives pour refonder une gauche populaire (Grèce, Espagne…). Mais il n’y a pas de modèle universel, même si les tendances au dépassement des alliances anciennes des gauches traditionnelles s’essaient. Parallèlement, les poussées autonomistes et indépendantistes sont l’autre version d’un possible renouvellement (système ibérique d’autonomies, revendications indépendantistes au cœur du Royaume Uni, élargissement des compétences régionales en mettant en avant le cadre européen… et les contradictions des États le composant). C’est sans doute là que peut se construire une alternative démocratique partant de nos territoires. Avec en priorité une autonomie de pensée et d’orientations politiques. Nos alliances avec des organisations de gauche ne peuvent se faire que dans la clarté. Encore faudrait-il que la question politique soit prioritaire dans nos organisations et ne soit pas à la remorque d’un succursalisme culturaliste ou régionaliste tiède, ce piège mortel de nos revendications d’autonomie.

PB : Vous appelez à « fédérer pour dépasser l’ethnicité d’État ». Qu’entendez-vous par là ?

GT : L’ethnicité d’État, c’est la vieille religion privilégiant une conception univoque de l’identité. Identité de repli, défensive et agressive. La France est passée maîtresse dans l’exercice d’une « francité » sublimée, compensatrice des périodes de domination impérialiste passée. Ses organismes associés privilégient toujours les relations françaises à l’étranger (Alliance française), une politique de la francophonie qui prolonge ses relations avec ses anciennes colonies et leurs bourgeoisies nationales. Mais plus proche, l’école et ses réformes à géométrie variable ont pour rôle de sauvegarder la langue officielle aux dépens de toute concurrence sur son territoire « national ». La réforme des collèges illustre bien cette politique dont l’élimination des langues dites régionales est le corollaire. Le monolinguisme ne peut être que l’ennemi de la pluralité. Car l’État-nation est glottophage : « l’égalité républicaine », l’égalité des droits entre citoyens ne peut exister que par l’élimination de tout ce qui n’est pas conforme à l’article 2 de la Constitution.

PB : Comment la combattre quand la politique de recentralisation réalisée par Hollande-Valls est poursuivie par Macron ?

GT : Selon moi, il faut renforcer nos organisations selon trois axes prioritaires de fédéralisation :

D’abord rendre vivante dans l’opinion publique notre stratégie d’autonomies « régionales » et interrégionales. C’est l’idée défendue d’une construction européenne des peuples et des régions solidaires. Pour cela, s’appuyer sur des expériences locales en partant des réalités vécues. La transformation d’un projet européen décentralisateur et fédéral passe par la prise en compte des communautés concrètes et de leurs problématiques.

Ensuite, fédérer sur la base des cultures réelles, mettre en avant la revendication et les moyens nécessaires à nos langues dans leur usage public. Et non pas celui d’un droit privé (J-L Mélenchon). Là est aussi la base de l’interculturalité méconnue par l’Education Nationale et ses rhétoriques pédagogistes.

Enfin, fédérer pour dépasser l’ethnicité d’État et son repli identitaire aux causes multiples (la difficile sortie de la colonisation, les ruptures sociales produites par la globalisation et la financiarisation, la vision économiste et interétatique de la construction européenne…). Fédérer c’est, du local au global, renforcer les solidarités entre les citoyens et les peuples. D’un fédéralisme interne à un fédéralisme externe, la dynamique des régions, des nations sans État, d’une autre Europe doit démontrer la cohérence de solutions alternatives et de gouvernance démocratique. C’est là que nous en sommes et ce n’est pas une voie royale. Mais les choses avancent.

> Gael BRIAND

Gael BRIAND
Gael BRIAND est rédacteur en chef du mensuel Le Peuple breton depuis 2010. Il est l'auteur de "Bretagne-France, une relation coloniale" et a coordonné l'ouvrage "Réunifier la Bretagne ? Région contre métropoles". [Lire ses articles]
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