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Ces chaînes qu’on abat…

Jean-Jacques Boidron propose de temps à autre une chronique littéraire au Peuple breton. Aujourd’hui, il livre son regard sur l’ouvrage d’Arno Bertina, Des châteaux qui brûlent, aux éditions Verticales.

Anatomie d’un conflit social. Et autopsie de la parole. En toile de fond, l’occupation d’une usine d’abattage de volailles en Bretagne, vers Châteaulin, qui n’est certainement pas sans rapport avec quelque funeste actualité. Avec séquestration d’un haut fonctionnaire en guise de bombe à retardement. Un Montville de fiction au lieu d’un Montebourg de faction, mais qu’importe. D’un côté le pouvoir anonyme de l’argent qui met la clé sous la porte et de l’autre les ouvriers au tapis, la force complice de l’agent en uniforme à sa botte, et autres chiens de gardes médiatiques payés par les mêmes, face à la meute de « bourreaux » en grève qu’il serait si simple de regarder d’un bloc, mais qu’on prend soin d’écouter un par un, chapitre après chapitre. Mot à mot. Avec ses propres mots, ses maigres tripes, ses sales peurs enfouies ou transcendées. Un procès verbal de pied en cap, depuis la base jusqu’au sommet, depuis l’ouvrier jusqu’au ministre. Chacun son tour à déballer jusqu’au fond de ses poches.

Avec une écriture charnelle, hachée souvent, parfois fluide, des phrases qui tranchent dans le lard, qui cisaillent une par une toutes les idées reçues, coupent l’herbe sous le pied de toutes les certitudes. Celles du flic comme celles du délégué syndical. Un scan de la parole et de la réflexion qui l’anime, avec cette subtile oreille qui jette le soupçon sur l’influence de l’une à l’autre, sur la priorité du mot sur la pensée. Sur ce qu’est un homme, qu’il découpe la volaille, se serre les coudes de gré ou de force, ajuste sa cravate ou sa matraque pour affiner le tir. Quand il ôte son costume : « On n’a plus nos blouses aussi, et ça joue beaucoup. On n’a plus nos calots, les filles ont de beaux cheveux qui tombent sur les épaules (…) Tout ça n’est pas normal donc même la façon de parler elle se défait, comme si on savait plus trop comment faire entrer l’autre dans ce qu’on dit. »

Le récit s’égrène jours et nuits au fil du chapelet d’une bande de playmobils à bouches cousues d’ordinaire, qui s’affranchiraient de leurs jeux de rôles, juste le temps que le goal siffle la mi-temps. Celui de réfléchir aux questions de société, forcément anonyme et à responsabilité limitée, à ces 1 % de bandits en foulards qui font main basse sur les 99 autres : « Le système n’a pas de visage (…) on ne peut lui parler ou lui faire peur qu’en passant par les courroies de transmission (…) si désaper un DRH n’a pas de sens (…) alors il faut déchirer deux cent chemises, trois mille, dix mille. » Des grands qui joueraient enfin pour de vrai pendant la récré comme les mômes qui les attendent à la maison mais qu’ils sont restés eux aussi… « L’ego, vraiment ça rend débile c’est un agent infiltré pour te faire déjouer et t’envoyer au mur (…) C’est ça la grande beauté : tu te lances dans une action et y’a plus de place pour les saloperies ordinaires » Des corps fourbus qui se sortiraient le nez du guidon pour un tout autre tour du monde, d’autres « châteaux en Espagne » avec Don Quichotte dans la tête : « si tu détruis l’Ouganda, tu détruis – très concrètement – la vie des Bretons. » Merdre de merdre : mais alors Bolloré et sa Françafrique, il serait plus ennemi que compatriote ? Va falloir reprendre à zéro : « Comment peut-on être Breton… »… et capitaliste ?

> Jean Boidron

Jean Boidron

Jean Boidron a 56 ans. Travailleur immigré angevin ayant choisi la nationalité bretonne, militant syndical, il est professeur de Lettres et de Breton dans l’enseignement public à Redon. Ancien Président de Dastum et ancien directeur de la revue Musique Bretonne, journaliste et chroniqueur à TradMagazine, il est aussi ancien « Professeur conseiller » au Musée de Bretagne et « Professeur associé » au Centre de l’Imaginaire Arthurien. Enfin, il est secrétaire et co-fondateur de l’association « Graines de Conte ». Par ailleurs, Jean est l’auteur de « Gousperoù ar Raned ha Gourspered ar Rannou » / « Les Vêpres des Grenouilles ou Les Séries des druides » édité chez Dastum en 1992.

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