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L’avortement toujours interdit en Abkhazie

Le 14 août, l’Abkhazie célébrait les 25 ans de son indépendance. Une indépendance fébrile, discrète (voire secrète), lourde de conséquences et pauvre en retombées économiques, touristiques ou diplomatiques. Le 14 août, l’Abkhazie commémorait aussi le début d’une longue période de guerre froide et de relations exécrables avec son voisin, la Géorgie, qui n’a cessée de revendiquer le territoire. Le pays, oublié, abandonné par la communauté internationale, et par la raison, a sombré dans le chaos après la guerre de 1992.

Pourtant, le sort de l’Abkhazie aurait pu être tout autre. Durant l’ère soviétique, la côte abkhaze, bordant l’est de la Mer Noire avait la réputation d’être la plus belle destination de vacances pour les élites de Moscou. Le patron lui-même y avait sa propre résidence d’été, et le pays était considéré comme la riviera soviétique. Sa côte et ses plages, ses établissements de soins marins, ses montagnes, ses lacs et chutes d’eau, et surtout son vin avaient fait sa renommée internationale. Et puis tout cessa, la guerre frappa. Les purges ethniques s’en suivirent. Le paradis était devenu enfer. Et les habitants ne peuvent pas compter sur des avancées citoyennes et humanistes pour sortir l’Abkhazie de cet isolement à double tranchant.

En effet, très récemment, les autorités ont voté une loi très stricte interdisant l’avortement en toutes circonstances, une première dans les pays de l’ex-bloc soviétique. C’est d’autant plus étonnant car l’Abkhazie fût l’un des premiers pays nouvellement émancipés à la chute de l’union à revenir sur la loi anti-homosexualité du régime et à s’engager dans des processus de reconnaissance des droits de tous. Mais le 29 janvier 2016, le président, Raoul Khadzhimba a signé une loi votée par le Parlement pour rendre illégal l’avortement sur le territoire, quelle que soit la raison, quelle que soit la cause. Le gouvernement a justifié cette loi par le fait que l’Abkhazie et la Russie toute entière manquent d’enfants, que les naissances se font rares, et souhaite ainsi donner « toutes les chances à la vie, en mettant les droits de l’enfant à naître à égalité avec ceux de la mère ». Le porte-parole du gouvernement, Appolo Gurgulia, a d’ailleurs déclaré à Interfax que cette loi « est une avancée dans l’histoire des droits de l’homme ». Il est soutenu par Said Kharazia, le député à l’origine de la loi, qui dénonce « la dramatique réduction de la population déjà mince de l’Abkhazie due à la pratique de l’avortement ».

Les réactions ne se sont pas fait attendre. À commencer par celles de l’opposition, qui dénonça un « retour en arrière évident » et critiqua le risque de voir se multiplier les avortement illégaux, périlleux pour la santé, ainsi que l’accroissement potentiel d’abandon des enfants non désirés. Une vague de protestation s’est levée. En vain. La loi est toujours en l’état, et l’avortement est puni comme un acte criminel. Une unique exception pouvant être accordée en cas de mort intra-utérine.

Aujourd’hui, nombreuses sont les femmes qui témoignent de leur expérience face à cette nouvelle loi considérée comme discriminatoire par de nombreux opposants, mais qui contente encore une large population conservatrice soumise aux doctrines soviétiques des décennies passées. Alina, une mère de deux enfants, enceinte d’un troisième, à vu son mari la quitter à l’annonce de ce nouvel arrivant. Celui-ci lui ayant simplement dit qu’elle n’avait qu’a pas tomber enceinte si elle n’avait pas les moyens de s’en occuper. Seule, elle a contacté une association religieuse et s’est vue fermement recadrée, et découragée d’avorter. L’association lui fit même la promesse de venir en aide financière et matérielle à la jeune mère après la naissance. Le problème, c’est que ces promesses ne peuvent être tenues. L’Abkhazie est ruinée, et les allocations sont de plus en plus maigres.

C’est le cri d’alarme de Ruslana, une autre mère célibataire qui a souhaité avoir recours à l’avortement, également refusé : « L’État ne participe plus, ne donne plus les moyens de pouvoir élever son enfant dans des conditions décentes. Le gouvernement interdit, c’est tout ce qu’il sait faire », confie-t-elle à Marina Kotova, d’OC Media. L’auteur de la loi, Said Kharazia, a répondu aux nombreuses critiques similaires à celles de Ruslana que « tout est entre les mains de Dieu ». Rappelons au passage qu’en Abkhazie, une petite boîte de préservatifs de base coûte environ 1/5 du salaire minimum, et que les technologies de contraception sont soit inexistantes, soit dangereuses, soit trop chères.

Une autre jeune femme, Akhmat, confirme que la situation est devenue critique, et qu’il est temps de prendre des décision pour l’avenir de ces enfants voués au péril : « Je reçois 1000 roubles d’aides par mois (environ 17 €) pour mes deux enfants. L’échographie pour ma grossesse en coûte 1 500. Je ne saurai donc jamais dans quel état de santé se trouve mon futur bébé ». À cela s’ajoutent des frais de maternité exorbitants, comme dans tous les pays de l’ancien bloc soviétique. En Abkhazie, ils sont estimés à 20000 roubles, là où le salaire minimal est à peine supérieur à 3 500. Elle dénonce également les pressions et les agissement des médecins obstétriciens : « on nous annonce que le bébé à la jaunisse, ou une autre maladie, et qu’il faut le soigner, et dès que l’on paye, miraculeusement, le nourrisson retrouve la pleine santé. Nombreuses sont les familles qui doivent avoir recours à des crédits pour la maternité, de l’Ukraine au Tadjikistan ».

Marina, quant à elle, a franchi la frontière pour aller tenter un avortement à Sochi, ville voisine de Russie où la procédure est légale. Mais une fois arrivée à l’hôpital, elle s’est vu refuser l’avortement par la quasi-totalité des médecins. Moscou a pris un arrêté qui interdit aux médecins de pratiquer l’avortement sur les ressortissantes abkhazes, afin de respecter la loi en vigueur dans le pays. Elle trouva cependant le « salut » avec l’aide d’un médecin qui accepta de la rencontrer hors de l’hôpital, et de pratiquer l’intervention en la surfacturant, pour faire face au risque qu’il prenait. Il y aurait, chaque mois, entre 700 et 800 femmes abkhazes qui franchiraient la frontière russe pour aller avorter. Certaines se ruinent dans cette indescriptible aventure, mais la plupart rentrent et accouchent en Abkhazie.

Les contestations vont bon train. Viktoriya Vorobyova, gynécologue dans un hôpital de Sukhumi (capitale de l’Abkhazie), a confié à la presse son opposition absolue à cette interdiction de l’avortement, craignant de voir de plus en plus de naissances d’enfants malades ou handicapés, pouvant mener à une saturation des orphelinats, ainsi que des hôpitaux. Une association rapporte également que cette loi risque d’avoir des conséquences à l’opposé des vertus défendues par ses instigateurs. De nombreuses femmes ont recours à l’auto-avortement. Elles achètent en ligne des pilules avortantes qu’elles s’administrent elles-mêmes et procèdent seules à l’avortement, dans des conditions d’hygiène parfois déplorables. Viktoriya Vorobyova s’inquiète de graves conséquences sur la vie de ces jeunes femmes : «L’avortement autonome peut générer de très graves complications. Déjà deux femmes sont mortes et nous avons eu grand mal à en sauver une troisième ».

Un assouplissement de la loi a été demandé par bon nombre de députés, autorisant désormais les femmes enceintes à avorter en cas de « grave mise en danger de la vie du fœtus ». Mais les coûts démentiels des examens cliniques et médicaux lors de la grossesses découragent la plupart des futures mères, qui se contentent de laisser les choses suivre leurs cours, sans connaître ni le sexe ni l’état de santé de l’enfant à naître. Si le parlement a accepté de prendre en compte l’aspect médical, il reste en revanche sourd à toute revendication sociale ou financière de l’opposition.

La docteur Vorobyova, à la tête d’une association d’aide aux femmes enceintes, rappelle qu’il existe un centre médical dans lequel on peut se procurer gratuitement des préservatifs, et ainsi réduire le risque de grossesses non désirées. Ce centre médical est unique, et situé au cœur de la capitale. Le manque de communication et les faibles revenus de la population abkhaze le rendent ainsi inaccessible à plus de 95 % de la population.

Certaines organisations internationales parviennent parfois à implanter des dispensaires provisoires dans les petites localités, pour faire de la prévention, et distribuer des moyens de contraception. Mais ces actions sont tout à fait sporadiques. Le manque d’instruction, de communication, et l’évidente pauvreté générale du pays sont autant de facteurs entrant en cause dans la détresse sanitaire qui est en train de se jouer en Abkhazie, aux portes de l’Europe. Une détresse sanitaire qui ne semble pas émouvoir le gouvernement, très ancré dans les traditions orthodoxes, qui domine le pays. Au nom des principes du « droit à la vie », et du repeuplement du pays, le gouvernement abkhaze sera-t-il responsable d’une catastrophe sanitaire et humanitaire ? La communauté internationale est muette, et aucun pays n’a encore pris position sur la situation, laissant à leur solitude, leur isolement et leurs difficultés toute une génération de femmes abkhazes qui semblent n’avoir plus le droit que de se taire.

Contact :

Collectif Bretagne – Abkhazie : bretagne-abkhazie@laposte.net

President : Thomas Radoubé

Vice-Présidente : Elcin Elmas Ermanova

Sources : OC Media, OpenDemocracy, LGBT Rights in Caucasus, Radio Free Europe, BBC, Témoignages directs.

> Thomas Radoubé

Thomas Radoubé
Thomas est né en 1986. Passionné de voyages, il parcourt le monde. Mais toujours, il revient en Bretagne, à Rennes et au Croisic où il a grandi. Il travaille sur l’édition d’un premier récit de voyage, sur une pièce de théâtre et sur la réalisation d’une web-série sur l’histoire de la Bretagne.
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