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Quand Onfray veut « décoloniser les provinces »

Michel_Onfray

« Onfray mieux de se taire… ! » C’est ce que me sort régulièrement un vieux pote spinoziste redonnais, nounou de son métier, et surtout grand intello autodidacte, à chaque fois que je veux lui servir le menu : le dernier pensum qui me chatouille de l’anarcho-libertaire patenté avec pignon sur rue, celui au normandisme de réserve toujours gardant un œil précieux sur le germanopratisme d’en face qui lui sert de fonds de commerce. « D’un château, l’autre » aurait ponctué Louis-Ferdinand à Sigmaringen. Comme quoi chez les ploucs, on peut aussi, en plus de la culture fondamentale des poireaux – pas facile, faut repiquer, les radis c’est bien plus simple – avoir celle des lectures emplies d’exotisme franco-français et observer les voisins s’étriper pour des conneries ! C’est vrai que chez nous ça bouine, entre persil dans les oreilles et étonnants voyageurs qui font le trottoir… Mais pour une fois il a bien fait de l’ouvrir, le Normand d’à côté.

Ses dernières régurgitations pour caniveau de quartier latin – « Penser l’islam » ou « Le Miroir aux alouettes » – sommes inutiles de fantasmes qui n’intéressent que quelques usagers et les éditeurs à gros tirage, amenaient légitimement à s’interroger sur la liquéfaction pipol d’un pourtant grand et prolixe cerveau, voire bouder ostensiblement la récente resucée des « best-sellers » précédents dans « Décadence » (02/2017), en suite au magnifique « Cosmos ». Son passage de circonstance chez le De Benoist et ses Éléments en octobre 2015 aurait-il eu des conséquences définitivement irrécupérables ? La questions s’était posée à l’époque. Dérive droitière d’un gauchiste qui aurait fermé le cercle des enculeurs de pensées totalisantes (même le fauteur de trouble y allait de sa pudeur de gazelle : « La revue Éléments m’instrumentalise avec sa Une. Comme les autres journaux. ») ? Ou simple erreur de parcours « chez ces gens-là » pour qui l’air pur des origines indo-européennes revivifiantes se doit de virer l’« indo » dumézilien, simplement parce que ça pue le bougnoule : l’arianisme, le vrai, ça devrait même se raser la moustache qui fait fureur chez eux. À chialer sur feu « La Raison gourmande » et autres textes fondateurs du réputé « gastrosophe », ceux qui replaçaient enfin la philosophie sur des rails « cyniques » nécessaires de la « vérité vraie » de tous nos grand-pères. Même « Philosopher comme un chien », compilation des chroniques à Siné-Hebdo (Galilée, 2010), en guise de prêche journalistique avait quand même un peu plus de gueule ! On désespérait : du lait ribot à la place de la matière grise, les patates aux cochons, les épluchures aux Bretons…

L’animal n’est pas simple, et pâtit sans doute de son éducation au beurre doux à la place de salé : il a du verbe, qui plus est appris, une culture inégalée, de même, une intelligence de fouine, un entêtement sympathique, une générosité intellectuelle partageuse rare, et peut-être une fleur de peau pas assez apprise, elle, pour rentrer dans des costards à 13 000 € . Mais aussi des aveuglements qui le rendent pire sourd qu’onaniste. Avec de ces maladresses de qui aurait trop pris de la distance, du chagrin de route, de la hauteur parfois hautaine, par protection sans doute, en oubliant que son Chambois de naissance – qui fait l’excellence de toutes ses remarquables préfaces – était point par point identique à celui des autres les « plou(c)s ». Un universalisme sans doute mal digéré pour être rabelaisement pété à la face du monde. Dans une tribune du Monde, le 17 juillet 2016, il avait bien maladroitement dénoncé « les indépendantistes régionaux, qui font de la langue un instrument identitaire, un outil de fermeture sur soi, une machine de guerre anti-universelle, autrement dit un dispositif tribal ». Ce qui lui valut le bourre-pif justifié de Nolwenn Korbell recevant son Collier de l’Hermine à propos du communautarisme linguistique « présumé ». Pas plus fin que sur Notre Dame des Landes où il n’a jamais mis les pieds (Présomption d’innocence, alors ?). La culture coûte cher, essayez l’ignorance… Piv ’gredo tammal, neuze ?

Décoloniser les provincesDonc on résume : le dernier pensum du « penseur » vaut le jus (de pomme). À se demander ce qui lui a tourné la tête, abandonnant l’exotisme oriental de ses rivaux parisiens pour un « phare ouest » inconnu et dévorant. Mais revenant à ses premiers poncifs qui décapent. Sous le titre « Décoloniser les provinces, contribution aux présidentielles » à peine provocateur, on remet à sa source – et donc sa nature – le propos qui secoue normalement tous les 5 ans le vulgum pecus bien emmerdé entre la peste électorale et le choléra contestataire à sa juste mesure : les origines « républicaines » d’un état-caserne, un concept politique aux fondement nationalistes des plus délétères et finalement, deux siècles et demi plus tard, déliquescents. S’il faut donc se choisir son « maître » entre arrivistes, autant se tirer une balle dans le cul, quitte à multiplier les orifices de sauvegarde, c’est en somme ce que rappelle Onfray. Qui revient à ses fondements libertaires et paysans. « Ni Dieu ni Maître », ni DS à De Gaulle ni Marianne à Méluche…

Retour aux fondations donc : l’« état d’urgence » jacobin dopé du sang d’un génocide intérieur, revisité par une IIIe République d’essence coloniale qui va bouffer plus loin du « y’a bon banania » à coup de « nos ancêtres les Gaulois » et de position missionnaire civilisatrice : relire Jules Ferry qui trône sans vergogne aux frontons des écoles, alors que Roparz Hemon fit un scandale entre salonards incultes… On écarte ! La patrie des Droits de l’Homme, oubliant par « nature » sa moitié féminine corvéable à « merci », comme ses sauvages intérieurs, a su d’abord féconder le monde à sa portée, de sa pensée universaliste autoproclamée. Prétexte du même tonneau que ses cousins ancêtres Rois Catholique d’Espagne, quand « Bretagne [était] Pérou pour la France » du gendre de la mythique Duchesse Anne, s’abreuvant d’un Nouveau Monde gorgé d’or déjà miroir d’une impuissance à être simplement par soi et pour soi sans autre conquête. Tout un programme… La dite République n’est autre qu’héritière aveugle de la fuite en avant immémoriale, comme Janus aux deux visages : un avant goût comme un arrière goût. Un truc à gerber donc, en boucle, qui n’est autre que les prémices du capitalisme anthropophage qui, aux limites géographiques de ses appétits, achève de détruire à ses pieds le reste de ses faims.

Pas si nouvelle l’analyse d’Onfray, mais comme le nez au milieu de la figure. Avec l’efficacité d’une posture médiatique à la sueur du front plus que des ronds de jambes, et le bon sens quasi « crédit papates » que même les sirènes d’Ulysse auraient vendu Berlusconi pour dissoudre la cire de ses oreilles, histoire de se privatiser le brevet et en enduire l’écran qui réduit le monde à leur simple chant : les fondements de la République, Jacobins contre Girondins, victoire des uns et Terreur sur les autres. L’État Français a bien inventé le « terrorisme », bouffé ses congénères, exporté ses ogres appétits. D’où « Girondine », faute de meilleure référence « commune », sa posture et son appel. Après avoir exposé l’utopie comme viable et fondatrice (« Lip »), déposé des « cahiers de doléances » à tout professionnel politique qui vive, posé les termes d’un désengagement progressif de la grande farce du QCM démocratique et du droit « moral » à l’abstention, imposé l’inventaire du désastre social, économique et surtout humain du « Coup d’État du 4 février 2008 », à savoir l’avalisation en France du Traité de Lisbonne de décembre 2007, qui encule ostensiblement par voie bancaire la Voix du Peuple exprimée en 2005. Et la mise en mire d’un « communalisme libertaire » qui redonne le pouvoir au monde et inverse les ascenseurs. Et « tirer la barbe à toute majesté ». Séduisant. Et si « utopiste » que l’utopie est finalement à portée de mains, pourvu qu’on se serre les coudes…

Tout est factuel et référencé dans la dissertation du philosophe. Mais point de vulgaire inventaire journalistique : tout est mis en perspective à l’Histoire des origines. De 1790 à 93. Un algorithme quasi incontournable. Alors, quand il y en a encore pour brailler des appels au meurtre immémoriaux : « Qu’un sang impur, papati papata… », il est plus qu’un devoir d’école de se poser des questions Voter pour une « réaction » aussi figée de dogmatisme autruchien ? Vienne le temps, sonne l’heure, le mythe emplit et s’enfle des peurs. Quant à ceux qui s’arrogent le mot de « Révolution » pour un vulgaire « relooking » aussi pérenne qu’une mise à jour logicielle… Angoisse devant l’ur(.)noire. Abstention ou voter Poutou en première ligne ? Ou relire Lebesque de Juin 68, réédité par les Presses Populaires de Bretagne : « Qui ne comprend pas que la France entière est une colonie de l’État français ignore le sens profond de la révolution de mai 68 (…) » puis revenir à ces fondamentaux pour nourrir les luttes actuelles qui s’avèrent d’une nécessité pressante avant la chute finale et définitive.

Comme d’hab’, ça sent la rhétorique aboutie autant que les pieds dans le plat : fondée, argumentée, efficace. Pas si verbeuse que ça, simpliste parfois comme un « philosophe pour classes terminales » en référence revendiquée, et surtout moins qu’un sorbonicole de salon rémunéré en frais de dép’. Le verbe aigu d’Onfray sent la terre éprouvée, creuse son sillon dans les textes en références, sans jamais oublier de tenir la bête qui tire têtuement par instinct, habitude et sens commun, d’un sens qui retourne sur ses pas en bout de champ comme le Boustrophédon du vers grec. Une pensée oscillant sur le fil tendu de la ligne écrite, avec cette finesse de l’entre-lignes qui parle à qui sait l’entendre et le pragmatisme des citations qui font mouche. Rien qui dépasse, rien qui vacille. Il sait aussi la force d’une tempête et c’est c’est sur quoi s’organise son souffle. Même si la côte est toujours loin de l’Orne, elle est toujours plus proche que des quais de Seine Intérieure. Manque juste un stage obligatoire d’accrobranche à Notre-Dame-des-Landes avant d’être autorisé à rouvrir sa grande gueule, et redescendre d’une tour d’ivoire besogneuse érigée à la force du poignet. Homme de Lettres, Onfray reste un homme de Parole. De celle qui se déclame et qui se goûte, goutte à goutte. Onfray mieux de le lire que d’en causer. D’urgence…

Michel Onfray, « Décoloniser les provinces, contribution aux présidentielles », éditions de l’Observatoire, février 2017, 15€

> Jean Boidron

Jean Boidron
Jean Boidron a 56 ans. Travailleur immigré angevin ayant choisi la nationalité bretonne, militant syndical, il est professeur de Lettres et de Breton dans l’enseignement public à Redon. Ancien Président de Dastum et ancien directeur de la revue Musique Bretonne, journaliste et chroniqueur à TradMagazine, il est aussi ancien « Professeur conseiller » au Musée de Bretagne et « Professeur associé » au Centre de l’Imaginaire Arthurien. Enfin, il est secrétaire et co-fondateur de l’association « Graines de Conte ». Par ailleurs, Jean est l’auteur de « Gousperoù ar Raned ha Gourspered ar Rannou » / « Les Vêpres des Grenouilles ou Les Séries des druides » édité chez Dastum en 1992.
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