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De la dépendance de la Bretagne à l’armée

base Brest-Lorient défense

Il fut un temps où la Grande muette était la première cible du Peuple breton. Faute d’informations, ce n’est plus le cas. Pourtant, l’armée est toujours un sujet bien breton en témoigne la présence de Jean-Yves Le Drian à la tête du Ministère de la Défense durant cette mandature et celle à la commission de la défense des députés bretons Patricia Adam (en tant que présidente), Gwendal Rouillard (en tant que secrétaire) ainsi que Gilbert Le Bris et François de Rugy. Pour essayer de renouer avec son héritage, Le Peuple breton fait donc le point sur le poids de la Défense en Bretagne.

Si la Normandie a été « achetée » par le nucléaire, il suffit de constater le poids de l’armée en Bretagne pour comprendre qu’elle a, elle aussi, été achetée. Réussissant à vendre des rafales là où tous ses prédécesseurs avaient échoué, conduisant l’armée française au Mali puis en Syrie, Jean-Yves Le Drian a assurément marqué le quinquennat de François Hollande en devenant l’un des ministres les plus populaires. Il n’est d’ailleurs pas le premier breton à assurer cette mission puisqu’Yvon Bourges a été également ministre de la Défense pendant 5 ans sous Valéry Giscard D’Estaing alors qu’il était, comme l’actuel ministre, président du Conseil régional de Bretagne.

La militarisation de la Bretagne par l’État n’est pas nouvelle. La présence des forts Vauban tant à Port-Louis, Belle-Ile-en-mer, Morlaix ou Saint-Malo témoigne de la place stratégique qu’occupait la Bretagne, cette péninsule, déjà sous l’ancien régime. Aujourd’hui encore, elle compte plusieurs sites. En Finistère, il y a bien sûr le site nucléaire de l’Ile Longue, à Crozon, et l’Arsenal de Brest (qui compte des ramifications à Brest, Lambézelec, St-Pierre Quilbignon et Bohard), le radar de Loperhet, ainsi que les bases aéronavales de Landivisiau et Lanvéoc-Poulmic. Dans le Morbihan, on recense l’école militaire de St-Cyr Coetquidan à Guer, la base des fusiliers marins et l’Arsenal de Lorient-Lanester, la base aéro-navale de Lann-Bihouée à Ploemeur. Enfin, en Ille-et-Vilaine, outre le commandement de la gendarmerie nationale situé à Rennes, on trouve le 16ème groupe d’artillerie dans la même commune, le 11ème régime d’artillerie de marine à Saint-Aubin du Cormier, le deuxième régiment du matériel ainsi que le centre électronique de l’armement à Bruz et le groupement de soutien logistique au commissariat de l’armée de terre et l’aéroport de Rennes à Saint-Jacques de la lande. Il reste dans la Loire-Atlantique l’arsenal de Nantes à Indre. Les Côtes d’Armor n’ont jamais été militarisées excepté en temps de guerre.

L’armée est donc plus qu’un « petit » secteur en Bretagne. C’est même l’un des principaux employeurs pour un certain nombre de bassins économiques. Dans une étude de l’agence d’urbanisme Brest-Bretagne intitulée « Impact économique de la Défense sur le territoire de la base de défense de Brest-Lorient », parue en février 2016, il est indiqué qu’« en 2014, les effectifs civils et militaires de la base de défense de Brest-Lorient s’élèvent à 21 381 emplois en équivalent temps plein (ETP), soit près de 8 % des effectifs de la Défense en France. Une grande partie du personnel du ministère de la Défense (58 %) travaille à Brest. […] La presqu’île de Crozon et l’agglomération lorientaise accueillent un nombre sensiblement égal de salariés (un peu plus de 3 400 emplois en ETP). » Dans la presqu’île de Crozon et dans le secteur de Landivisiau, l’armée représente respectivement 48 % et 22 % de l’emploi total.

L’étude précise encore que « les emplois dépendant de la présence de l’armée sur ce seul secteur [zone Lorient-Brest] sont estimés à 40000 équivalent temps-pleins et correspondent à 51200 emplois ». « Comparé aux 441 000 emplois du périmètre, la base de défense de Brest-Lorient représente 11,5 % du total », calcule le rapport. « Le ministère de la Défense est le premier employeur de la zone d’emploi de Brest et concentre de nombreuses fonctions métropolitaines (commandement, sûreté-sécurité, recherche…). » Le rapport affirme même sans détour que « sans la forte présence du ministère de la Défense, Brest n’aurait pu obtenir le statut de métropole. Certes, la métropole s’est progressivement diversifiée pour disposer d’une gamme étendue de services (enseignement supérieur et recherche, centre hospitalier régional de santé…). Mais, c’est historiquement la présence de la Marine nationale qui a justifié l’émergence d’un grand nombre de ces fonctions. » Il ajoute que « de nombreux retraités du ministère de la Défense ont choisi de passer leur retraite sur le territoire de la base de défense de Brest-Lorient. Au total, ce sont 25000 ayants droit et près de 12000 ayants cause qui perçoivent une retraite du ministère de la Défense. Il s’agit majoritairement de sous-officiers (64 %) et d’ouvriers d’État (22 %). »

L’armée dépense aussi plusieurs centaines de millions d’euros en commandes publiques pour soutenir la flotte française dont 90 % revient à la Bretagne. Ainsi, DCNS à Brest, mais aussi STX à Saint-Nazaire, CNN MCO à Guipavas, Piriou Naval Services à Concarneau et Thalès à Brest dépendent de ces sommes. Cette position de force de la Bretagne en matière militaire permet un clientélisme que Jean-Yves Le Drian a su exploiter durant son passage au Ministère. L’armée a en effet perdu beaucoup de sites, mais paradoxalement, la Bretagne a été préservée et son rôle stratégique en matière de défense a même été renforcé.

Autant dire qu’être contre l’armée en Bretagne, c’est se tirer une balle dans le pied. Pourtant, il s’agit de savoir à quoi sert l’armée si ce n’est à assurer les intérêts économiques de la France à l’étranger ? « La politique coloniale est fille de la politique industrielle », disait Jules Ferry. « Rayonner sans agir, sans se mêler aux affaires du monde […], pour une grande nation, croyez-le bien, c’est abdiquer, et dans un temps plus court que vous ne pouvez le croire ; c’est descendre du premier rang au troisième et au quatrième », dit-il encore en 1885. Cette recherche de « grandeur » est inacceptable pour qui est militant anti-colonialiste.

L’armée, c’est avant tout une affaire de diplomatie et qui veut avoir voix au chapitre se doit, hélas, d’investir dans ce domaine, si ce n’est financièrement du moins tactiquement. Pour autant, la diplomatie doit-elle rester dans le giron des États-nations ou être déléguée à l’Union européenne ? Sous le mandat de Nicolas Sarkozy, la France est officiellement entrée dans l’OTAN se plaçant de fait sous commandement américain en lieu et place de l’ONU. Une armée européenne placée sous commandement de l’ONU ne servirait-elle pas plus l’intérêt général que des armées nationales ? Les militaires ne seraient-ils pas plus utiles à servir l’intérêt général que les intérêts égoïstes des nations ? Ces questions-là ne sont jamais abordées dans les débats politiques…

> Gael BRIAND

Gael BRIAND
Gael BRIAND est rédacteur en chef du mensuel Le Peuple breton depuis 2010. Il est l'auteur de "Bretagne-France, une relation coloniale" et a coordonné l'ouvrage "Réunifier la Bretagne ? Région contre métropoles". [Lire ses articles]
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