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Film. Une nuit en Bretagne

Image fest-noz film

Le film « Une nuit en Bretagne » réalisé par Sébastien Le Guillou a été diffusé pour la première fois le 17 décembre dernier sur France 3 Bretagne. Il continue son petit bonhomme de chemin, mais Gérard Prémel a estimé qu’il n’avait pas la place qui lui revenait. Ce dernier a donc envoyé cette tribune au Peuple breton

On entre dans ce film comme dans un moulin. Mais le moulin est un hangar agricole. et l’homme qui et est en face de vous vous explique abruptement ce qu’est pour lui un fest-noz. Contre le mur une horloge traditionnelle vous dit qu’il est plus tard que vous ne croyez, mais que pour apprendre à danser l’Hanter-dro ou la Gavotte, il est encore temps. La scène se reproduit ailleurs avec trois interlocuteurs différents, mais toujours avec la même horloge (le sous-titrage permet de suivre ces éclairants et insolites exposés, le quatrième est en français). Puis des personnages improbables collent des affiches annonçant trois fest-noz différents – les trois fest-noz du film – qu’un autre personnage tout aussi improbable parcourt nonchalamment des yeux en allumant une cigarette. C’est Sébastien Le Guillou, qui traverse ainsi son propre film, à la manière de Godard ou Polansky les leurs, bien des années auparavant..

C’est par ces imprévisibles décalages que le réalisateur nous introduit dans son film, Lequel sera un bel enchaînement de tête-à-queue tout aussi aussi décalés qu’inattendus, jusqu’à l’image finale d’une basse-cour illustrant le discours du président de l’Unesco qui annonce la décision de classer le fest-noz au rang de patrimoine mondial immatériel de l’humanité. Ces décalages ne sont jamais vains. Ils apportent au film la distanciation qui en fait un vrai documentaire, dans la belle tradition du groupe des Trente1, ou, plus près de nous, de la grande époque de Jean Rouch et de Chris Marker (qui d’ailleurs appartint au groupe des Trente).

C’est donc au milieu du chantier de hangar dans lequel doit se dérouler l’un des festoù-noz (celui de Notre-Dame-des-Landes), que le film commence vraiment. Dans le hangar achevé, un An-dro Francophone entraîne la ronde. C’est le bel automne, certaines filles dansent pieds nus. Puis flash-back : un élégant quinquagénaire fait irruption dans le chantier où s’affairent les installateurs, bref échange sur les mérites comparés de la terre battue et des pavés du point de vue des danseurs (l’inconnu débarque du Portugal), il enchaîne sur quelques mesures de plinn, la ronde se forme et nous voilà partis pour un véritable cours in vivo de danse bretonne C’est au point que l’on ne sait plus trop si c’est le chantier qui est la métaphore de ce cours de danse ou l’inverse ; mais ça marche, car de fait tout fest-noz est simultanément un chantier d’aménagement et un chantier de répétition (ce que montre la brève mais efficace séquence où deux jeunes chanteurs de kan ha diskan répètent pendant que leurs copains et copines s’activent. Puis c’est la convivialité du repas où s’organise l’ordre de passage des chanteurs. Le chantier reprend au moment où surgit sur la place de Lanrivain le maigre cortège d’une cérémonie commémorant l’armistice de la guerre d’Algérie, sous le regard distrait des jeunes constructeurs qui, avec un bel ensemble, lèvent le toit de la tente au moment où retentit la maigre marseillaise de la cérémonie.

Tout le film est ainsi tramé de signifiants contextuels. Ainsi l’image qui assure la transition vers le fest-noz suivant à Lanrivain : un homme cirant ses chaussures. Cet homme, dans le pays Plinn est organisateur de fest-noz. C’est en voiture qu’il poursuit son soliloque sur l’évolution du pays et de ses fest-noz, avec des digressions familières qui donnent au film l’épaisseur de la vie. C’est ce même souci de cette épaisseur qui nous montre le patriarche des chanteurs de fest-noz, Marsel Le Guillou en train de se raser, en maillot de corps face à son miroir, cependant qu’une voix off un peu compassée d’officiel fait son éloge à l’occasion de la remise de la médaille des Arts et lettres qui lui est attribuée. Puis retour au temps réel, Marsel dans son beau costume, à qui l’officiel donne l’accolade après épinglage de la médaille, et à qui l’on tend le micro pour sa réponse… Et là, enchaînement sur le fest-noz de Lanrivain où Marsel chante en kan ha diskan avec le jeune Alan Rouz – ce sera sa réponse à l’éloge officiel, par la grâce du cinéaste… Et les rondes se succèdent, épaule contre épaule, toutes générations confondues, défit à la chute démographique du pays…

l’épaisseur de la vie, c’est toutes ces séquences où l’on parle d’autre chose, où l’on fait autre chose, mais où il n’est question que de ça. Ainsi Raoul racontant, devant les biligs sur lesquels il prépare ses complètes – activité obligée de tout fest-noz – ses souvenirs de la manif contre la fermeture de la maternité de Carhaix, huit ans plus tôt, et comment les jeunes avaient spontanément formé la ronde pour un fest-deiz de protestation face aux garde-mobiles. Ou c’est la conversation des vendeurs de billets « ici les gens n’ont pas trop les moyens, il faut une occasion..», les a-parte des attribueurs de prix dans la danse au mouchoir, avec sa magnifique brochette de filles dansantes et rieuses (« Ça danse… Elles ont intérêt si elles veulent le mouchoir.. plus on est au coude à coude plus la danse est belle… »). Et en arrière-fond la musique, flûtes, accordéons, bombardes, pleines voix, de tête ou de gorge, la vision des pieds nus ou chaussés, avec les pas souvent si précis si intenses. Caressez les détails… les divins détails conseillait Nabokov à ses étudiants de l’Université Cornell. Sébastien Le Guillou n’aura guère attendu ce précieux conseil pour réaliser ses films, car à vrai dire, de Ti bras Madeleine à Kirri-nij en toull-kar et du Roger ou le huitième Dormant à ce Une nuit en Bretagne,il ne fait pas autre chose.

Ce film est aussi un documentaire sur la transmission des savoirs, ce mode de formation dont Geneviève Delbos et Paul Jorion donnent les clés dans leur livre mémorable2. Consacré à la transmission des savoirs et savoirs-faire dans les métiers du littoral, leur livre vaut pour toute activité qui, se développant hors de la norme des apprentissages classiques, constitue une communauté de sens. La transmission s’effectue alors sur le mode de la familiarisation avec le travail à accomplir, et se fonde sur l’estime, l’affect, la confiance. C’est par cette mise en commun du goût pour la belle ouvrage que la qualité peut advenir, et l’inventivité se déployer. Dans les conversations entre chanteuses et chanteurs qui structurent son film, Le Guillou en fournit quelques jolis exemples. Ainsi Nolùen Le Buhé racontant à Marsel et Alan, (la petite bande s’est retrouvé à La Taverne des Ducs pour une dernière gavotte après la fête) sa rencontre avec son premier fest-noz et son premier Kan-ha-diskan. Son émerveillement devant le fait que deux chanteurs pouvaient dialoguer entre eux ou avec la salle tout en menant la danse… et le cinéaste nous la montre évoquant de sa voix si charnelle le souvenir de ce Kan ha diskan initiateur… Ainsi Annie Ebrel dialoguant avec ses deux jeunes nièces (qu’on a vu chanter et mener la danse un instant auparavant) et leur commentant leurs erreurs d’interprétation en leur interprétant les mesures correctes. Puis cette leçon : « montrer ce dont est capable , c’est la meilleure façon d’apprendre ». Ainsi Marthe Vassallo montrant à quel point la vision des danseurs est pour les chanteurs une source d’énergie : « chaque danseur est une petite planète, c’est à travers la danse qu’ils deviennent une galaxie » ; et son compère : je suis toujours sûr que j’aurai du plaisir quand je chanterai avec Marthe, et qu’on donnera du plaisir aux danseurs… Ainsi l’accordéoniste Tristan Abgrall évoquant le rôle paradoxalement formateur de l’indulgence du public, d’autant que le mélange amateurs-professionnels, est le véritable creuset de l’évolution de la tradition. Ou encore Yannick Martin parlant de son groupe « Hamon-Martin Quintet qui me motive… La musique qu’on joue, on l’a façonné ensemble… on s’éclate comme des gamins dans une cour de récréation ça nous incite à évoluer. »

On s’éclate. Le déroulement du film le montre surabondamment. Mais deux séquences l’illustrent autrement ; celle où l’on voit une belle Sénégalaise danser les yeux fermés au milieu des danseurs et danseuses du pays. Et celle qui montre un Réunionnais émerveillé de pouvoir faire une comparaison entre les complaintes de son pays et les gwerzioù des chanteurs de Kan ha diskan. « Chez nous, en créole, on appelle ça le pleuré ». « C’est, dit-il en substance, l’expression de nos singularités respectives, que je découvre ici ; et de notre aspiration commune à l’autonomie ». Bien sûr, il parlait là, essentiellement, d’autonomie culturelle…

Dans la magnifique séquence où Marthe Vassallo chantonne et soliloque dans sa voiture à travers la Bretagne nocturne, elle donne sa finalité avouée au fest-noz : faire la foire, prendre des suées, attraper des chauffes. Mais elle sait elle-même, et nous savons tous, que les deux ne sont pas incompatibles.

Puis c’est la fermeture de la Taverne. L’homme à la clé remonte son horloge. Le président de l’UNESCO annonce en voie off le classement du Fest-Noz au patrimoine mondial de l’humanité. Le coq de la basse-cour lance son cocorico parfaitement incongru, et le générique se déroule sur la voix de Yann-Fanch Kemener chantant Skrivet eo war homp reor : Vive la liberté…

Enfin un cinéma breton résolument moderne.

affiche fest noz filmUne nuit en Bretagne/Un nozvezh e Breizh

un film de 52’ écrit et réalisé par Sébastien Le Guillou 2017

Une coproduction Poischiche films, Francetélévisions, Tébéo, Tébésud et TVR

1Le groupe des Trente s’est battu au début des année cinquante pour la survie d’un court-mérage de qualité. Certains de ses membres se retrouveront par la suite dans la Nouvelle Vague ; mais ses initiateurs – Menégoz,(Vivent les dockers) Fabiani (La grande pêche) ) connaîtront un oubli immérité. Seul Rouquier – l’artisan-poète de Farebique– connaîtra un regain dans les années quatre-vingt…

2Geneviève Delbos et Paul Jorion, La transmission des savoirs, éd MSH, 1984

> Gérard Prémel

Gérard Prémel
Gérard Prémel est un vieux militant et un écrivain. Pilier des rencontres islamo-chrétiennes et inter-culturelles de Vieux-Marché, il milite au collectif des personnes sans papiers de rennes ainsi qu’aux amis de l’Algérie.
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