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Prendre le pouvoir à Paris

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Prendre le pouvoir à Paris : c’est une des leçons que tirait Gilles Denigot dans son vibrant discours du 24 septembre dernier à Nantes pour la réunification administrative. Une « Bretagne à 5 » ne pourra se faire qu’en prenant le pouvoir à Paris, là où le pouvoir a été placé. Pourquoi prendre le pouvoir à Paris et surtout comment ? Voilà un des enjeux majeurs des prochaines élections pour ceux qui souhaitent la réunification de la Bretagne.

Envisager la nécessité de prendre le pouvoir là où il a été placé, c’est d’abord faire le constat que les réformes démocratiques dans notre système institutionnel actuel sont vouées à l’échec. Que ce soit par irresponsabilité des politiques face à une administration centrale toute puissante, se partageant le pouvoir entre sous-directeurs inamovibles (tous formés à l’ENA) malgré les alternances politiques, ou bien parce que le destin de la Bretagne est lié à des oligarchies politiques qui se succèdent dans des institutions parisiennes : rien ne laisse présager sereinement que la Bretagne puisse un jour être réunifiée à l’issue d’un débat démocratique.

La réalité administrative et politique de notre système institutionnel est que la Bretagne se trouve isolée comme les autres nations minoritaires de France à cause de Paris : le dernier refus du Sénat de ratifier la Charte des langues minoritaires ou l’échec d’une réforme de l’enseignement des langues régionales par l’assemblée nationale démontrent que les minorités ne pourront pas obtenir seules gain de cause, alors même qu’elles y sont légitimes du point de vue du droit international.

La Bretagne a le deuxième inconvénient d’avoir une revendication territoriale en plus de sa revendication linguistique, et elle aura bien du mal à compter une nouvelle fois sur l’extérieur pour parvenir à retrouver ses délimitations légitimes. La partition de la Loire-Atlantique, officiellement dès 1956, et la non-réunification sous le mandat Hollande viennent malheureusement nous rappeler à cette réalité que nous ne pouvons pas compter sur le système politique français pour nous défendre, qu’il n’y aura jamais de puissance protectrice de la Bretagne.

De plus en plus, nous ressentons ces atermoiements, ces hésitations puis ces refus à tout le moins comme discriminatoires. Cette exaspération nous commande de ne plus envisager de prendre le pouvoir pour nous-mêmes en le confiant à d’autres, mais de le prendre par nous-mêmes. Le combat de la réunification et de la défense de la langue est donc intrinsèquement lié à celui de l’autonomie.

Cette aspiration, nous la partageons avec tous les peuples minoritaires qui ont existé et qui résistent toujours à l’uniformisation ethnique et culturelle. En effet, le sort des peuples minoritaires en Europe, ou tel qu’il s’est développé dans le droit international dans l’entre-deux-guerre, grâce notamment à la Société des Nations, nous apprend qu’il ne faut pas compter sur la majorité pour défendre une minorité, mais que c’est uniquement par la contrainte que la majorité se voit obligée de protéger la minorité en lui garantissant un certain nombre de droits et de devoirs exorbitants du statut général commun.

Certains pensent alors que pour prendre le pouvoir, il faut s’orienter vers une alliance avec les autres peuples minoritaires de la nation française, comme les occitans, catalans, alsaciens, basques ou corses. C’est par ailleurs de plus en plus l’orientation politique que semblent prendre nos responsables que ce soit à l’assemblée nationale, au niveau européen avec le parti Région et Peuples Solidaires (RPS) ou encore avec la candidature de Christian Troadec.

Mais une question se pose avec cette orientation : celle de l’efficacité de l’alliance. En effet, le propre d’un peuple minoritaire est de devoir s’allier pour survivre dans un ensemble plus vaste alors même que, paradoxalement, nous semblons ne pouvoir nous sauver que par et pour nous-mêmes.

Nos alliés de cœur partagent essentiellement notre combat sous l’angle du besoin de décentralisation. Or, pouvons-nous espérer que la réunification et la ratification de la charte des langues régionales se fassent dans le sillage d’une nouvelle « décentralisation » qu’on nous a, à 3 reprises, promise comme étant la bonne et la dernière ? Pourrions-nous sérieusement croire en une quatrième vague de décentralisation qui réglerait ces deux problématiques d’un seul coup, lorsque le bilan des trois dernières vagues, si il n’a pas été totalement négatif, est tout de même plus que critiquable ? En effet, de nouvelles institutions sont apparues, heureusement élues au suffrage universel, une de nos vielles revendications, mais à quoi cela sert-il d’avoir à s’occuper des politiques que l’État central nous impose de régler à sa place et de surcroît, avec ses règles du jeu ?

Pourquoi devrions-nous obéir à un diktat réglementaire dont le fondement et le ciment sont le centralisme que nous abhorrons tous ? La police, l’éducation nationale, la justice administrative et judiciaire de première instance, la gestion des ressources humaines de la fonction publique, les finances publiques et la capacité à collecter l’impôt seuls sont-ils des prérogatives qui devraient par définition être exclues du champs de la décentralisation alors que dans de nombreux autres pays, ces pouvoirs-là n’ont rien de « régaliens » ? Mais pouvons-nous sérieusement penser que ces questions-là soient traitées dans une potentielle nouvelle vague de décentralisation à venir que nous et nos alliés réussirions à obtenir contre Paris ?

Nous le voyons maintenant : Paris trouvera bien une façon ou une autre d’échapper à la réforme, c’est ce qui s’est passé depuis les lois de décentralisation. La réunification ne pourra alors avoir lieu que dans le cadre d’une autonomie accordée à la Bretagne, et dans la consultation des peuples qui la composent. L’alliance nationale que nous pourrions avoir avec les autres nations minoritaires ne pourrait, par ricochet, que concerner la nécessaire réorganisation des régions et de celle des Pays de la Loire qu’impliquerait notre autonomie.

Pour obtenir la réunification et la ratification de la charte des langues minoritaires, il nous faudra donc envisager l’autonomie et les différentes façon de prendre le pouvoir des mains de Paris.

Premièrement, nous pouvons effectivement envisager de continuer les alliances avec les partis minoritaires traditionnellement alliés à la cause bretonne sur le plan national, en nous battant pour que des systèmes de péréquation à tous les niveaux, entre régions et entre communes et communautés de communes soient mis en place, en militant pour que les partis nationaux continuent les réformes institutionnelles nécessaires à la France pour davantage de démocratie et de respect des territoires. Certains diront que c’est continuer la même politique. L’ambition est toute autre car l’objectif est de changer de paradigme et d’espérer, sans remettre notre sort aux volontés d’un parti parisien, que la France se réforme pour supprimer ses anachronismes territoriaux et son autoritarisme bureaucratique. Nous devons, nous Bretons, nous affirmer comme lobbyistes auprès des partis nationaux afin de faire avancer nos idées sur l’écologie par exemple ou sur les politiques économiques et territoriales. Tâcher de devenir des lobbyistes efficaces et intrusifs en tout domaine : voilà une première ambition. Le cadre de la décentralisation pourra nous permettre de réorganiser la France d’une façon plus démocratique, et donc par exemple de réorganiser les régions des pays de la Loire, préalable pour conquérir notre autonomie.

Réunification et autonomie sont donc liés. Pour atteindre ces objectifs, il nous faudra continuer de réclamer un statut particulier pour la Bretagne, par l’insertion d’un nouveau Titre dans la constitution, comme c’est le cas pour la Nouvelle-Calédonie. Cela nous permettrait de concilier nos ambitions pour la Bretagne avec la République Française, qui n’ont jamais été conciliables avec la 5ème République ou qui le seraient uniquement dans le cadre d’une 6ème République que le PS n’a en réalité jamais souhaité mettre en place. Revendiquer un Titre 17 pour la Bretagne a l’avantage de nous permettre d’avoir les mains libres pour nos ambitions autonomistes et de rassurer nos adversaires jacobins. Ils l’ont accepté pour la Nouvelle-Calédonie, pourquoi le nous refuseraient-ils ?

Pour forcer l’administration centrale – et la classe politique dans son ensemble – à nous entendre, il serait possible, par exemple, de proposer à chaque mandature régionale l’inscription à l’ordre du jour d’un vote de l’assemblée de la Région Bretagne sur la création d’un Titre 17 dans la constitution française. Cela attirerait sans nul doute les scories et le mépris des institutions parisiennes, qui ne manqueraient pas, alors, de nous rappeler les règles du droit centraliste qui refuse, comme Louis XVI le refusait aux État-Généraux, la légitimité d’une assemblée élue populaire pour édicter des règles constitutionnelles.

Malheureusement, pour prendre le pouvoir à Paris, il faut également se résigner à user de la seule méthode que l’État Français respecte et comprend : le rapport de force. Il nous faut donc savoir comment réclamer notre autonomie, puisque c’est là, dans le plus petit département de France, qu’ils ont placé le pouvoir. Nous pourrions monter à Paris en nombre, en bus, en covoiturage, en train, prendre le pouvoir à 10 000, 15 000 , ou même 40 000, mais encore faudrait-il rallier à notre cause tous les catalans, alsaciens, basques, corses venus à Paris nous soutenir dans nos revendications.

Une telle manifestation, si elle permettrait de gagner des suffrages et de l’attention, par tropisme conservateur mâtiné de relent colonialiste, ne suffira pas à atteindre nos objectifs. Elle pourrait être un préalable pour la réunification, mais elle ne saurait en constituer l’unique moyen.

Nous devons faire prendre conscience à notre adversaire de notre importance et de la nécessité qu’il a de nous accorder ce Titre ou ce Statut.

« La main qui donne est au-dessus de celle qui reçoit ». Ce slogan, présent à la manifestation du 24 septembre de Nantes nous invite à envisager la direction à donner à notre lutte : il s’agit de prendre notre adversaire de la même hauteur. Sans renier ce que nous sommes, il faut envisager aujourd’hui de passer à des moyens de lutte qui soient à la mesure de notre détermination à ne pas laisser mourir nos idées. Notre (nationalisme, régionalisme ou autonomisme), appelons-le comme il nous plaira, n’est pas mort. Au contraire, de nouveaux jeunes bretons se reconnaissent comme tels tous les jours !

Nous pouvons également nous inspirer des mouvements de la société civile des années 1989 qui ont fait se briser le mur de Berlin et le bloc de l’est avec des actions pacifistes, comme les marches de Leipzig tous les lundis, les chaînes humaines pour l’indépendance à la frontière des États baltes. A cet égard, les dernières marches organisées par l’UDB de Rennes à Chateaubriant sont exemplaires : il ne faut pas hésiter à continuer car c’est dans la constance de nos actions que se jouera la finalité de notre lutte.

L’arrogance de Paris vaut bien toutes les incorrections du monde : c’est l’histoire et le cours de ces 30 dernières années de « décentralisation » qui nous le prouvent. Nous sommes des pacifistes et n’aimons pas bloquer les forces vives du pays certes, mais nous avons tout de même de quoi nous faire entendre.

Face à ces actions, nous réussirons à inquiéter Paris et l’obliger à venir nous entendre et accepter la légitimité de nos revendications. L’État français ne nous laisse pas le choix de la manière mais il nous laisse le choix des moyens. A nous de nous affirmer, pour nous-mêmes, par nous-mêmes et « parmi les autres ».

> Pierre Imbert

Pierre Imbert

Pierre a 30 ans, est originaire de Bretagne et est fonctionnaire dans l’administration d’État depuis 2012. Il a vécu à Nantes, Strasbourg, en Allemagne et travaille aujourd’hui dans un collège de Seine Saint Denis. Il a adhéré à l’UDB suite à la réforme territoriale désastreuse menée par le gouvernement.

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