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Squats de Brest. Pour expulser, BMH détourne « l’urgence »

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Vendredi 21 octobre, le matin, la préfecture du Finistère a déployé la force publique, dans d’importantes proportions, pour évacuer cinq maisons brestoises occupées par une quarantaine de migrants. Brest métropole habitat (BMH), propriétaires des lieux, avait obtenu du juge l’autorisation d’expulser, grâce à la procédure très particulière « d’ordonnance sur requête ». Avec des arguments qui apparaissent aujourd’hui contestables.

« Non, on n’a pas fait tout ça pour rien ! C’est pas possible ! » Emma*, la vingtaine, dreadlocks blondes et grands yeux bleus, est escortée par une représentante des forces de l’ordre, bâton télescopique au poing. Elle se débat. Elle hurle. Elle tente de retrouver l’autonomie de ses mouvements. Passé le cordon de gendarmes mobiles – ils sont une douzaine, à l’embranchement des rues Teurroc et Forestou Creis – elle s’assied, prostrée sur le trottoir. Elle a baissé sa capuche. Une amie, confinée avec d’autres derrière le cordon depuis quelques instants déjà, la rejoint. Ensemble, elles pleurent, l’une sur l’épaule de l’autre. Une poignée de minutes plus tard, alertée par des cris lointains, Emma se reprend, remonte sa capuche, se hisse sur la pointe de ses Dr. Marten’s, pour s’époumoner, l’indexe pointé vers le ciel : « Bande de bâtards. Vous n’avez pas honte ? Après faut pas s’étonner si on vous caillasse… »

L’espoir du répit

Ce vendredi 21 octobre avait pourtant bien commencé au squat du Forestou occupé par 43 personnes de nationalités différentes (des Roumains, des Macédoniens, des Albanais, des Maliens), depuis mars. La journée s’annonçait plus belle, plus ensoleillée et « plus cool » que les précédentes. La veille, maître Trân, du barreau de Brest, l’avocat des familles, annonçait ce qui, dans pareilles circonstances, sonnait comme une bonne nouvelle : suite à sa demande présentée en urgence, le juge acceptait d’examiner lundi 24 octobre les ordonnances d’expulsion (émises les 30 août et 6 septembre derniers sans que les occupants ne soient en mesure d’avancer leurs arguments), signifiées et connues des habitants depuis seulement lundi 17 octobre dernier. « Ça nous laisse un peu de répit, on n’est plus dans l’urgence totale », expliquait Sam* du mouvement Zéro personne à la rue, en précisant : « Cet examen n’est pas forcément suspensif mais il va nous permettre de nous organiser avec l’avocat et d’amplifier la mobilisation. » À 8 h 15, Anne et Hélèna, deux voisines quittaient leur poste de garde rue Forestou Creis, le cœur moins lourd que les fois dernières. « On est arrivées à 5 h. Évidemment, ça nous touche ce qu’il se passe ici. Des enfants des maisons sont scolarisés avec les nôtres dans l’école, juste derrière. À la rentrée de septembre, l’association des parents d’élèves a fait passer l’information sur leur situation. Il y a eu un collecte de vêtements. » Soleda, jolie petite roumaine de 10 ans va et vient dans la rue, en vélo. Matinale, elle joue au guet, comme les grands. Elle annonce, espiègle : « J’ai vu la police ! » C’est une blague. Les quelques âmes encore présentes, assises sur le mur de pierres, mains autour des tasses de café et de thé chauds, ont un peu plus le cœur à rire. Mais l’organe reste fragile : « Soleda, tu veux qu’on fasse une crise cardiaque ?! » Les croissants circulent, les spéculations sur l’avenir vont bon train : « Et si lundi le juge nous donnait raison… » À 8 h 30, l’espoir n’était pas mort. Il vivait encore.

Un escadron de 64 gendarmes mobiles de la région parisienne

Ce fut un appel téléphonique. C’était le glas. Il est 8 h 40. Paul*, l’oreille toujours vissée sur son portable, alerté par un relai place de Strasbourg : « Putain, ils arrivent ! Une dizaine de camions de gendarmerie mobile ! Passez des coups de fil, faites passer l’info sur les réseaux sociaux, il faut rameuter du monde ! » C’est la panique. Le créneau n’a pas été choisi par hasard : le contingent de sympathisants est faible à cette heure. Les uns ont rejoint le chemin du travail. Les autres, les bras de Morphée ou ceux de leurs enfants confiés à des proches le temps d’un tour de garde. À l’intérieur des maisons, quelques sympathisants sont précipitamment extirpés de leur sommeil. Dormir ? Un luxe pour ces dizaines de personnes qui depuis mardi veillent jour et nuit pour « défendre pacifiquement » les maisons occupées et être témoins des expulsions annoncées. La sirène des gyrophares se fait entendre au loin. « Bougez-vous le cul, ils vont nous cueillir ! » Les fourgons se postent aux entrées des rues Guynemer, Teurroc et Forestou Creis. Le ballet est huilé. « Dans la voiture Hertz de location qui rodait depuis trois jours, c’étaient eux, ces enfoirés des RG [ndlr. les renseignement généraux]. » Les gendarmes mobiles se déploient, sans un mot, vers les maisons. Ils repoussent avec force et nombre les quelques sympathisants conglomérés sur le jardinet. L’opération est millimétrée. Les premiers occupants sortent des maisons. La peur dans les yeux des enfants. Les sanglots des mères. Le désarroi des pères. L’indignation des soutiens, spectateurs d’une situation qui leur échappe. Sur le toit de la maison du 6 rue Forestou, entre deux coups de fil à l’avocat et aux appuis, Paul psalmodie : « Vous ne respectez pas la Justice. Lundi, le juge examine l’ordonnance. Vous ne respectez pas la Justice… » Et Linda* d’ajouter : « Il y a des enfants. Un bébé de 4 mois. Une femme enceinte de 6 mois et demi. Elle a un certificat de son obstétricien, elle ne doit pas bouger. Il y a des enfants… » Les forces de l’ordre sont sourdes aux appels, guidées par les seuls ordres de leurs supérieurs, sous l’œil stoïque du sous-préfet, en retrait, présent sur les lieux. Patrick Mérien, retraité, ancien conseiller municipal de Brest, ancien militant de l’UDB (Union démocratique bretonne, au sein de l’union de la gauche de la municipalité de Brest) : « Je sais que vous répondez à des ordres, mais c’est inacceptable ce que vous faites. » Paul, avant d’être délogé du toit par la grande échelle des pompiers, répète, inlassablement, entre deux raps engagés : « Ces gens refusent de quitter Brest. Les forcer, c’est de la déportation. » Lui et deux autres vigies, dont Linda, seront placées en garde à vue. Présentées au parquet deux seront relâchées dans la soirée, convoquées en justice pour « rébellion en réunion ». Paul, lui, est à ce jour en détention provisoire et comparaîtra lundi 24 devant le Tribunal correctionnel. Présent plus tard sur les lieux de l’opération, autour de 12 h, maître Trân dira : « Si c’était un jeu, et malheureusement ça ne l’est pas, je dirais qu’en face, ils ne sont pas fair-play. Être fair-play, ça voulait dire attendre l’audience de référé de lundi prochain. »

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Des camionnettes de la Ville de Brest sont affrétées pour conduire les trois familles macédonienne, roumaine et albanaise, qui ont accepté la solution d’hébergement : cinq nuits d’hôtel à Plougastel-Daoulas et à Guipavas. « Le temps pour la Préfecture d’étudier les situations pour ensuite les expulser dans leurs pays ? » s’inquiètent les soutiens. Les autres exilés, dont la femme enceinte qui a refusé d’être séparée de sa famille, dormiront dehors, place Guérin, dans la cours de la salle Avenir. Le périmètre de sécurité, tenue par la police et la gendarmerie, sera déployé jusqu’en début de soirée pour permettre aux service Brest métropole habitat (BMH) de vider les maisons, de les dévitaliser et de murer les ouvertures de briques de ciment. Il y avait, semble-t-il urgence à les rendre inhabitables. Vraiment ?

Une relative urgence

Les 30 août et 6 septembre derniers, BMH a obtenu du TGI le feu vert pour évacuer les maisons occupées, propriété de l’office public depuis 2011. Une procédure exceptionnelle permettant à BMH de ne pas inviter les occupants, et a fortiori leur avocat, aux débats et motivée par l’urgence : les pavillons seraient dangereux (présence d’amiante) et insalubres ; BMH serait dans l’impossibilité d’identifier les personnes qui les occupent et aurait, pour ce quartier du Forestou (19 pavillons posés sur 4000 m2 de terrain), un projet de logements sociaux. « Pour libérer ses biens, BMH a bien évidemment pu compter sur la Préfecture et le concours de la force publique », explique maître Trân.

Contactée par téléphone vendredi 21 octobre, à 16 h, juste après l’expulsion, Mylène LT, directrice générale adjointe de BMH, livre curieusement une partition dissonante de la situation présentée au juge, les 30 août et 6 octobre derniers pour obtenir les décisions d’expulsion. L’insalubrité d’abord. L’office public loue, dans le même lotissement, sept pavillons semblables à ceux évacués : six à d’anciens cheminots, le septième à un particulier. Coallia, l’organisme retenu pour pour loger les demandeurs d’asile, aurait même loué jusqu’à quatre maisons à l’office public. Fin août, deux ont été détruites. Insalubrité pour les uns, salubrité pour ceux qui paient des loyers ? « Quand une personne s’en va, on ne reloue pas ces logements-là. Le simple fait de les habiter les maintient. Nous [BMH], dans ce cas là, on va faire les travaux nécessaires pour que la personne ait le service attendu de la location qu’elle fait. Les maisons qui étaient vides étaient vides parce qu’on avait décidé de ne pas les relouer. Les autres, ce sera aussi leur tour, au fur et à mesure. » L’amiante ensuite. Le 21 août, BMH a détruit deux maisons, rue Guynemer : « Ils [le mouvement Zéro personne à la rue] nous accusent d’avoir démoli des maisons [ndlr. celles louées par Coallia] avec de l’amiante dedans. D’abord, ça, certainement pas. Parce que c’est pas possible de faire ça, donc on ne l’a jamais fait. Par contre, dans ce cas-là, il fallait qu’ils s’inquiètent pourquoi ils ont mis des gens dans des pavillons où il y avait de l’amiante. L’amiante qu’il y a dans ces pavillons-là, elle n’était pas dangereuse jusqu’à la démolition (…) » Le projet immobilier, présentés sous les traits de logements sociaux, sorte d’écran de fumée pour obtenir le quitus de ceux qui, spectateurs de l’expulsion, auraient mauvaise conscience, n’existerait même pas à l’état d’esquisse : « Ces pavillons [ceux occupés] n’étaient pas habités compte-tenue de leur insalubrité. Ils constituent ce que nous appelons “une réserve foncière”, c’est à dire qu’il est prévu de faire à cet emplacement des logements collectifs. Actuellement, le projet est en cours de travail. C’est vrai qu’il n’existe pas à l’état d’esquisse. Mais c’est un projet qui mobilise normalement nos équipes et il faut bien compter un an, un an et demi avant qu’un projet ne sorte, qu’il soit validé. Après, il y a le temps de concertation avec les riverains du projet (…) » Dix-huit mois, au moins, on a connu des urgences plus extrêmes. Dernier point pour motiver la procédure d’évacuation d’urgence : l’impossibilité pour BMH de connaître l’identité d’au moins un occupant par maison. Certains des expulsés se souviennent avoir vu l’huissier prendre des photos des boîtes aux lettres comportant le nom des habitants. Il disent aussi l’avoir aperçu plusieurs fois dans le quartier. Mais ce dernier aurait à chaque fois rebroussé chemin quand les occupants venaient à sa rencontre pour répondre à ses éventuelles questions. « Certains m’ont même dit s’être rendu jusqu’à l’Office de l’huissier. Là on leur aurait répondu que c’était inutile », ajoute maître Trân. « On leur avait dit [au mouvement Zéro personne à la rue] : « Si vous êtes en mesure de nous donner des demandes de logement pour toutes ces familles, on les prend, on les traite en priorité. On n’en a jamais eues une seule », poursuit Mylène LT. Ce que conteste le mouvement Zéro personne à la rue : « Dès le 22 février pour loger une centaine de personnes, nous avons fait le tour des institutions : la mairie, le CCAS, le CDAS, l’OFFI, la Préfecture, etc. Peut-être faut-il le rappeler : François Cuillandre, maire de Brest, préside BMH. »

Le 10 mars, une quarantaines de sympathisants du réseau CASSE-paPIERs interrompait le conseil municipal pour dénoncer la situation des migrants à Brest. Un épisode qui est resté dans les mémoires. Sur son site, Le Télégramme titrait alors : « Le Conseil municipal de Brest bloqué, une femme fait un malaise ». La directrice adjointe de BMH poursuit : « (…) Ils peuvent nous les envoyer. Les nationalités présentes au Forestou ne sont pas sur la liste établie par l’Europe, validée par l’État français, qui détermine les pays où les gens sont en situation soit de détresse économique soit d’urgence politique. On n’est pas devant des gens chassés par la détresse économique ou politique de leurs pays mais face à des personnes qui font le choix, alors qu’ils pourraient rester dans leurs pays, de venir en France. Et donc, ils n’ont pas de papiers parce qu’ils sont passés illégalement d’une manière ou d’une autre, peu importe, sur notre territoire. Ce qui n’est pas le cas, mettons ceux-là, des Syriens qui ont les papiers. Quand ils arrivent chez nous, à la douane, ils sont reconnus comme étant des gens en situation d’urgence. Ils n’ont plus leur carte d’identité, mais ils ont un papier, on leur donne un titre de séjour. Les gens qui sont au Forestou n’ont aucun papier. Or pour pouvoir instruire une demande de logement social, il faut au moins avoir un titre de séjour en cours de validité. »

Les migrants, un faux problème

Pour obtenir les décisions d’expulsion par la procédure, BMH semble avoir eu recours à des arguments contestables. Dans ce marasme, le seul qui tienne : se débarrasser de la présence des sympathisants du mouvement Zéro personne à la rue. « Ils sont très violents, très intimidants. Les voisins se plaignent. Ils se sont attaqués aux ouvriers d’une entreprise prestataire. Ils ont crevé les pneus des voitures, jeté de la farine et des œufs sur une pelleteuse. Et puis des injures, des menaces personnelles, des jets de projectiles, des crachats sur notre responsable d’agence. Nous avons déposé des plaintes. On peut avoir pitié de ces pauvres gens [les migrants] mais ils sont bernés par Zéro personne à la rue. Ils sont otages. » Le noyau dur du mouvement ne nie pas les sorties de route mais modère : « On ne peut pas être derrière tout le monde. Et puis, quelque part, elle est où la violence ? Le crachat ou l’institution qui dévitalise une maison pour la rendre inhabitable. Nous épongeons l’incapacité de l’État de s’occuper de ces gens-là, ceux qui n’ont pas de toit. C’est une démarche humaine. Pas activiste. Au droit immobilier, on a fait le choix des droits fondamentaux de l’homme. »

* le prénom a été changé

> Laëtitia Gaudin-Le Puil

Laëtitia Gaudin-Le Puil
Laëtitia Gaudin - Le Puil est journaliste indépendante, en Finistère. Au Kurdistan irakien, au sein de la communauté hmong de Cacao, à Calais, au Rwanda (…), elle favorise le travail au long cours, au plus près des populations. Crédit photo : Julie Lefèvre