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Docker : métier en voie de disparition ?

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23h. Les dockers du port de pêche de Lorient terminent de trier les caisses de poissons arrivées plus tôt. Des centaines de caisses de 25 kg à ranger pour les acheteurs avant qu’ils ne passent dans une autre pièce où il faudra trier ce poisson en fonction des quantités commandées. Malgré le froid, les blagues vont bon train, mais depuis quelques mois, les dockers sont inquiets pour leur statut. La ville souhaite en faire des « agents portuaires » au service de la SEM Keroman (syndicat mixte qui gère le port de pêche). L’objectif : les rendre polyvalents !

Les dockers, dans l’imaginaire populaire, sont des gens qui gagnent 10000 € par mois en travaillant 10h par semaine ! La réalité est tout autre : « on travaille dans le froid, de nuit, avec des charges lourdes… et on nous traite de fainéants » se plaint Fabien. On reproche à leur entreprise, « KSI », de ne pas être rentable ce qui étonne Hervé, le représentant syndical du personnel : « Nous avons trié 350 tonnes de poisson de plus que l’année dernière avec 1300h d’intérim en moins. Comment est-ce possible ? ».

Ce dont on accuse les salariés, en réalité, c’est de ne pas « faire leurs heures ». Les dockers sont en effet mensualisés : « on essaye donc de débaucher plus vite… en travaillant plus vite. C’est rentable pour la boîte puisque c’est ainsi qu’on embauche moins d’intérimaires ! », explique David avant de rajouter : « que nous finissions tôt arrange même les mareyeurs car plus les caisses sont prêtes vite, plus vite ils peuvent charger les camions et donc prendre le temps de préparer les poissons pour l’ouverture ». Certains soirs, selon les arrivages, le travail est terminé vers 1h, d’autres soirs, c’est vers 4h du matin.

Où va donc l’argent ? « Ce que l’on ne comprend pas, c’est pourquoi KSI paye à la SEM du matériel dont on ne se sert pas ? Pourquoi tout n’est pas refacturé à certains clients ? Il y a des accords, nécessairement », s’interroge Hervé. Toujours est-il que les dockers ne veulent pas payer pour une gestion dont ils ne sont pas responsables. « On ne demande pas plus ! Juste de conserver nos conditions actuelles, autrement dit de sauvegarder notre métier : docker. » Agents portuaires, concrètement, cela veut dire pour ces dockers que si les camions tardent à venir, ils seraient embauchés au ménage ou à d’autres tâches qui ne sont pas leur métier. « La ville souhaite nous mettre au pas car il n’aime pas notre rapport aux syndicats », glisse Fabien après le travail. « Pour qu’on change de statut, ils sont prêts à nous donner de grosses primes, mais nous, ce que l’on souhaite, c’est garder notre métier. Et puis, les autres salariés de la SEM n’ont pas à se plaindre de nous avoir : quand il a été question d’installer des pointeuses au port de pêche, qui s’est mobilisé ? ». Hervé explique : « Nous ne sommes pas nombreux, mais nous sommes soudés. À la SEM, c’est chacun pour soi ! Il n’y a plus de solidarité entre les salariés. »

Robert, retraité depuis peu, est venu rendre visite à ses anciens compagnons de travail. Le mot de conclusion sera pour lui : « Il y a des gens qui se permettent de décider d’éliminer une profession. Après celle-là, ce sera une autre ». Décidément, les dockers gagnent à être connus ! Et la gauche serait bien inspirée de renouer avec la classe ouvrière…

> Gael BRIAND

Gael BRIAND
Gael BRIAND est rédacteur en chef du mensuel Le Peuple breton depuis 2010. Il est l'auteur de "Bretagne-France, une relation coloniale" et a coordonné l'ouvrage "Réunifier la Bretagne ? Région contre métropoles". [Lire ses articles]
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