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Algérie. Ce que les obsèques dʼHocine Aït Ahmed nous rappellent…

Ait Ahmed
Principaux dirigeants du FLN (de gauche à droite : Mohamed Khider, Mostefa Lacheraf, Hocine Aït Ahmed, Mohamed Boudiaf et Ahmed Ben Bella) après leur arrestation suite au détournement, le 22 octobre 1956 par l’armée française, de leur avion civil marocain, entre Rabat et Tunis, en direction du Caire (Egypte).

 

Hocine Aït Ahmed est décédé le 23 décembre à Lausanne à lʼâge de 89 ans.

Engagé dès lʼâge de 16 ans dans la lutte anti-colonialiste, il devient lʼun des 9 chefs « historiques » du FNL qui déclenche la « Toussaint 1954 ». Mais dès 1963, il dénonce la confiscation du pouvoir par le FLN et créé le FFS (Front des forces socialistes) pour une Algérie démocratique et plurielle. Le FLN sʼabat immédiatement sur ce parti pour lʼétouffer dans lʼoeuf. Aït Ahmet doit prendre le maquis en Kabylie. Arrêté, condamné à mort, il sʼévade et cʼest de Lausanne quʼil dirigera le FFS (malgré deux tentatives de retour en 1989 et 1999).

Son opposition au pouvoir sera sans concession, au point quʼen 1995, après avoir lancé le mot dʼordre « ni République islamiste, ni État policier », il se rapprochera du FIS (Front islamique du Salut), contre le pouvoir, ce qui lui sera beaucoup reproché par les démocrates. Même si le FFS nʼa jamais vraiment pris en compte la revendication du Mouvement culturel berbère car il se voulait « national », son influence nʼa guère dépassé la Kabylie (Alger compris). Ses obsèques en sont la preuve.

Cʼest en effet un dernier pied de nez au pouvoir quʼa lancé Aït Ahmed en demandant des « funérailles nationales et populaires ». Toute honte bue, les officiels, ceux qui lʼont combattu toute sa vie, souhaitaient le récupérer pour lʼenterrer au carré des « martyrs » du cimetière El Alia à Alger. La famille a tenu bon. Cʼest dans son village natal dʼAth Ahmed, en Kabylie, quʼil a souhaité être inhumé. Ce sont les militants du FFS et le comité de village qui ont organisé les obsèques de celui que la Kabylie appelle affectueusement « Dda LʼHo ». Et quel hommage ! Comme la Kabylie sait le rendre aux siens (ceux réservés à Mouloud Mammeri en 1989 et à Matoub Lounès en 1998 sont encore dans les mémoires).

Le journal El Watan du 2 janvier témoigne de ces obsèques :

6h du matin le 1er janvier : de part et d’autre de la route, les lumières des villages kabyles sont comme des colliers d’étoiles tombées de la voûte céleste. Telles des colonnes de fourmis géantes, de longues processions de citoyens de tout âge marchent dans la nuit, le silence et le froid.

12h : arrivée de la délégation officielle conduite par le Premier ministre, Abdelmalek Sellal, chahutée par des citoyens qui ont lancé des pierres et des bouteilles d’eau sur le cortège en scandant « Pouvoir assassin ». La délégation n’a pas tardé à rebrousser chemin et n’a finalement pas pu assister à l’enterrement.

14h :au sommet d’une colline qui surplombe le site, le spectacle qui s’offre aux yeux stupéfaits autant qu’il interpelle. Le mausolée et la petite place du village sur lequel il a été bâti sont pleins comme un œuf. Une marée humaine à la limite de l’hystérie a pris en otage l’ambulance qui contient le cercueil. Bousculades gigantesques et cohues indescriptibles. La foule tangue comme un bateau pris dans une houle invisible. Tout autour, sur les collines, les toits des maisons, les arbres, les poteaux électriques, la foule a pris possession des lieux. C’est véritablement au forceps que le cercueil du vieux leader nationaliste et révolutionnaire va finir par être extrait de l’ambulance et inhumé.

Son fils Jurgurtha dira son émotion infinie : « Je suis certain que mon père, aurait été heureux et comblé de voir autant d’amour et d’énergie. » Hommage populaire ! Certes oui ! En Kabylie…

> Nicole Logeais

Nicole Logeais
Nicole est retraité de l'enseignement. Ancienne responsable des affaires internationales de l'UDB, elle est aussi très active dans le monde associatif berbère et plus particulièrement kabyle. Elle a notamment co-fondé l'Association Culturelle des Berbères de Bretagne (ACBB), à Rennes.