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Gael Briand : « Cʼest une erreur de confondre nationalité et citoyenneté »

Déchéance de crédibilité

La proposition du Président de la République de déchoir de sa nationalité un individu pose un certain nombre de questions. Gael Briand, rédacteur en chef du Peuple breton, estime que cette mesure cache en réalité un projet de société très nationaliste que la gauche ne peut accepter.

En février sera débattu un texte à lʼAssemblée nationale afin de réviser la Constitution dans lequel figurera la déchéance de la nationalité aux binationaux condamnés pour acte de terrorisme. Ceux qui sont « nés Français » seraient aussi concernés. Cette mesure, purement symbolique, est plus grave quʼil nʼy paraît et lʼensemble de la gauche sʼinterroge sur les raisons qui ont pu pousser François Hollande à proposer cette disposition que lʼextrême-droite applaudit. Pour lʼUDB Jeunes, en effet, « personne n’ose sincèrement croire que cela empêcherait un terroriste de passer à l’acte ». Alors pourquoi adopter une telle mesure ?

Déchoir de sa nationalité quelquʼun parce quʼil a attaqué la République, la Nation, cʼest dʼabord considérer impossible quʼun ressortissant dʼun pays puisse commettre un acte violent contre les siens. Dans un sens, cʼest donc toujours lʼAutre (ici, le non-français) qui attaque, toujours lʼAutre le fautif, toujours lʼAutre le responsable. Pour ceux qui imaginent cette disposition, cela relève presque dʼun problème psychologique : la croyance que la République (française) est parfaite, quʼelle nʼexclut pas, quʼelle aime tous ses enfants ce qui, dans les faits, est faux et ce que chaque citoyen sait. Sans le moins du monde justifier les actes terroristes, il faudrait enfin prendre en considération les raisons qui poussent de jeunes gens à commettre de tels actes plutôt que dʼen rester aux incantations et aux émois factices. Quel espoir offre ce monde aux peuples ? À cette question, la gauche et plus particulièrement le Parti socialiste, malheureusement, ne répond plus.

Une mise au ban de la Nation, non content de ne pas poser les bonnes questions, en soulève de nouvelles. Dʼabord, si la mesure sʼapplique uniquement aux binationaux, cela pose la question fondamentale de lʼinégalité de droits entre français que lʼextrême-droite appelle « de souche » et français dʼadoption. En cela, on reproduirait les mêmes erreurs du colonialisme qui instaure une société à plusieurs vitesses et des citoyens de première et de seconde zone, voire une hiérarchie entre les peuples (effectivement dans les faits). Si la mesure sʼapplique effectivement à tous, cela pose la question du traitement des « apatrides », ces gens dépourvus de nationalité du fait dʼune exclusion de la communauté nationale. Nʼest-ce pas en contradiction avec le mythe de « Nation des Droits de lʼHomme » auto-proclamé par les partisans dʼune certaine France ? Nʼest-ce pas une mesure contradictoire avec la couverture maladie universelle (CMU) par exemple qui offre à tous, français ou non, un accès aux soins dès lors que lʼon réside sur le territoire ? Cette déchéance de nationalité sʼaccompagne-t-elle dʼun exil ou dʼune expulsion du territoire ? Ces questions-là mériteraient des éclaircissements de la part du gouvernement et en premier lieu du chef de lʼÉtat.

Mais il existe une autre question qui, elle, nʼest jamais posée par la presse. La déchéance de nationalité prononcée par un gouvernement (représentant un État) interroge justement sur la légitimité quʼa un État de définir la nationalité des gens. Priver un individu de sa nationalité nʼest tout simplement pas possible car la nationalité est un choix personnel. Cʼest une appartenance choisie, consciemment ou non puisquʼon ne peut nier les facteurs culturels et ce que Bourdieu appelle lʼ« habitus » qui intègre « naturellement » un individu dans une communauté.

Comment peut-on être français ? Comment peut-on être breton ? On reconnaîtra les partisans de gauche des partisans de droite aux réponses qui seront apportées à ces questions. Morvan Lebesque a livré les siennes en son temps et, contrairement à celles du gouvernement, ces réponses étaient de gauche.

La nationalité ne regarde donc ni lʼÉtat, ni personne dʼautre que soi-même. Un État peut, en revanche, décider de priver un homme ou une femme de sa citoyenneté, cʼest-à-dire de le/la priver des droits qui en découlent. Cette distinction entre nationalité et citoyenneté est volontairement floue en France et pose un réel problème dʼintégration, aussi bien pour les réfugiés/immigrés que pour les minorités nationales (appelées « régionales » par le pouvoir). De même, lʼassimilation participe de cette négation dʼAutrui, de ce refus de la différence. Cʼest ce qui explique aussi les reniements sur le droit de vote des étrangers aux élections locales.

On comprend donc que cette loi, si elle venait à être adoptée, remuerait un certain nombre de questions fâcheuses qui interrogent chacun et chacune sur son identité, mais plus profondément remettent en cause une certaine conception de lʼÉtat-Nation. Car ce qui compte nʼest pas la nationalité, ce qui compte, ce nʼest pas lʼexistence ou non de « communautés », ce qui compte, cʼest que ces communautés « fassent société » autrement dit « vivent ensemble ». Cʼest cela qui devrait constituer la priorité numéro 1 du gouvernement. Pour en finir avec cette « préférence nationale » qui fleure bon le FN…

> Gael BRIAND

Gael BRIAND
Gael BRIAND est rédacteur en chef du mensuel Le Peuple breton depuis 2010. Il est l'auteur de "Bretagne-France, une relation coloniale" et a coordonné l'ouvrage "Réunifier la Bretagne ? Région contre métropoles". [Lire ses articles]